Quatre privilèges et un enterrement: Naissance d’une nouvelle société
À bien des égards, nous autres Européen·nes vivons la fin d’une ère.
La fin de l’après-guerre, c’est évident. L’ordre géopolitique établi en 1945 a cédé par étapes depuis la disparition de l’Union Soviétique en 1991, mais la crise groenlandaise de 2026, lors de laquelle des troupes européennes de l’OTAN ont du se poser la question « faudra-t-il tirer sur des soldats étasuniens ? » en marque la fin.
La fin du programme des Lumières, qui voulaient organiser le politique par le débat et la réflexion, c’est très probable. Après tout, l’élection d’un tyran comme Trump, « la corruption qui saisit les organes de l’État », pour reprendre les mots de Jefferson en 1785, est précisément ce que les institutions des États-Unis devaient rendre impossible.
La fin du capitalisme, c’est possible. Le capitalisme, c’est comme l’empire romain : une telle amalgamation d’institutions qu’il sera a jamais impossible d’en dater précisément la chute. J’ai quand même des raisons de penser que la société est en train de changer et que son organisation s’éloigne radicalement de l’ordre capitalo-racial qui émergea au 16e siècle.
Pour penser ces césures, il faut commencer par l’enterrement. C’est celui de l’assurance. Le capitalisme a vécu en grande partie grâce à elle, et elle s’en va. La catastrophe climatique la rend tout simplement impossible. Là encore, l’institution de l’assurance ne va pas disparaître du jour au lendemain. Mais petit à petit, l’ensemble des biens assurables se réduit. Il viendra un jour, identifiable seulement à posteriori, où un seuil sera passé. Le lendemain, c’est la notion même de propriété qui sera repensé.
Si la propriété est éphémère, l’accumulation perd son sens. L’ordre social ne peut plus se fonder sur la somme des propriétés de chacun, puisque leur valeur oscille en permanence, d’une tempête à l’autre, d’une inondation à l’autre, d’un incendie à l’autre.
Ce n’est pas à dire que la propriété cesse d’exister. Les rentes continueront d’être exigées des locataires et des travailleurs. Mais la propriété cessera d’être la mesure de toute chose, car ses variations seront trop importantes pour assurer la stabilité de l’ordre social. Cela n’a rien d’extraordinaire : l’ordre féodal, par exemple, connaissait la propriété (des biens) sans qu’elle en constitue son fondement.
Parallèlement, on voit les personnes les plus riches aujourd’hui s’arroger quatre privilèges nouveaux.
Le premier, c’est la séparation physique. Nous sommes tellement habitués à ce que les ultra-riches utilisent leur jet privé, leurs écoles privés, leurs plages privées ou leur yacht que ce détachement progressif nous semble normal. Pourtant, cette sécession est indispensable pour déchaîner la violence qui permet de remodeler la société. La violence coloniale n’a été possible que parce qu’elle était lointaine (et passée sous silence quand elle devenait trop visible). La séparation était aussi la norme dans d’autres société : le prince Siddhartha est connu en partie pour avoir quitté son palais la première fois à 29 ans (ça l’a tellement marqué, le pauvre, qu’il Bouddha le reste de sa vie).
Le second privilège, c’est l’émancipation de l’impôt. Là encore, la fraude fiscale n’a rien de nouveau. Mais les montages financiers des millionnaires et milliardaires sont tellement normalisés que c’est l’assujettissement même des plus riches à l’impôt qui semble aujourd’hui saugrenu. Le régime de Trump a diminué les crédits du fisc à un point tel que la fraude fiscale est de facto décriminalisée. L’Europe n’est pas en reste. Les Panama Papers, LuxLeaks et autres enquêtes qui mettent au jour l’ampleur des systèmes d’échappement à l’impôt permettent certes quelque recouvrement, mais elles – et l’absence de réelle réaction politique et judiciaire – montrent surtout quelle est la normalité des relations entre les riches et les autorités fiscales. Cette normalité, c’est que l’impôt n’est pas exigé des riches, mais que ces derniers décident de ce qu’ils payent, notamment en choisissant leur résidence fiscale ou la manière d’organiser leur fortune.
Le troisième privilège, c’est l’accès aux ressources fiduciaires. La crise financière de 2008-2009 a, là encore, révélé ce que les élites économiques et politiques considèrent comme normal. La facilité avec laquelle les gouvernements ont renfloué les entreprises vouées à la faillite, et l’absence de sanction contre les responsables, montrent que certaines personnes ont désormais le droit d’emprunter de l’argent et de ne pas le rembourser.
Les détails du déroulement de la crise de 2008 révèlent que le privilège n’a pas été octroyé par un parlement ou même un président, mais que les hommes de la finance, réunis avec l’élite politique en temps de crise, ont obtenu la fusion de leurs intérêts avec ceux du Trésor Public. Cette confusion entre l’intérêt du pays et l’intérêt de quelques un n’a rien de nouveau. Mais, alors qu’il n’était pas rare pour un homme d’affaires de se suicider après une banqueroute, la chose est devenue impensable. L’accès à l’argent ne se fonde plus sur la réussite entrepreneuriale, mais bien sur l’appartenance au groupe des personnes en droit d’emprunter auprès des banques sans être soumis à l’obligation de rembourser. Les détails de cette mise en œuvre sont infiniment compliqués, et aucun banquier n’octroie un prêt avec la certitude qu’il ne sera pas remboursé. Pourtant, personne ne peut nier que les entrepreneurs et hommes d’affaires (le masculin a son importance) savent ou pensent savoir qu’ils seront secourus par l’État en cas de banqueroute.
Ce privilège ressemble au précédent (l’émancipation de l’impôt) en ce qu’il accroit la fortune des plus riches. Mais ses effets sont différents. Là où le non-payment de l’impôt oblitère les structures étatiques, à la fois directement par l’argent qui n’est pas récolté et indirectement en ce qu’il réduit le consentement à l’impôt de tous les autres, l’accès illémité à la monnaie anéanti l’idée même de concurrence puisque les personnes disposant du privilège peuvent à tout moment vendre moins cher ou acheter les intrants plus chers que l’entrepreneur qui tenterait de se développer. Par ailleurs, en rachetant des sociétés ou en y investissant à coups de milliards, ce cercle de privilégiés détient les clés de l’une des seules voies d’accès permettant de les rejoindre (la seconde étant le mariage) : les nouveaux privilégiés choisissent leurs membres.
Le quatrième et dernier privilège, c’est l’accès aux corps. Les documents du dossier Epstein montrent ce que les amis du milliardaire considèrent là encore comme normal. Le viol d’enfant, soit directement par eux, soit par leurs connaissances, fait partie des droits qu’ils s’arrogent. Que les puissants violent et tuent fait malheureusement partie des attributs de leur puissance quel que soit le régime considéré. Mais, dans l’ordre du capitalisme racial, les victimes de cette mise en scène du poouvoir étaient principalement des personnes colonisées et racisées. Qu’elles le fussent n’enlève rien à l’horreur subie. Je souligne uniquement que les puissants utilisaient dans ce cas une justification idéologique partagée, ou qu’ils cherchaient à faire partager, à la population européenne avec laquelle ils s’identifiaient. Les comportements mis à jour chez Epstein & Cie – et, du fait de l’absence probable de réelles poursuites, normalisées par leur révélation – montrent que cette justification raciale n’est plus mise en avant. Aucune autre morale n’a été avancée pour justifier ces viols, il s’agit bien d’un privilège exclusif des violeurs.
Pris ensemble, cet enterrement et ces quatre privilèges dessinent les contours d’un ordre social nouveau. Un système où les plus riches, qui bénéficiaient déjà d’une qualité de vie infiniment supérieure au reste de la population, font sécession de la société.
L’histoire de ce mouvement est largement documentée. Il commence au milieu du XXe siècle en réaction au New Deal étasunien et à la sécurité sociale en Europe de l’Ouest. Les milieux de droite mettent alors en place les réseaux et les instruments qui déboucheront sur le néolibéralisme des années 1980 et 1990. La deuxième étape, plus radicale, prend forme lors de la présidence Obama. La crainte de voir l’ordre racial et patriarcal (Hilary Clinton était désignée pour devenir la 45e présidente) remis en cause, même si elle n’était pas forcément fondée, a suffit – aidé par de multiples contingences comme le rôle de la Russie ou du Covid – à mettre en branle les forces à l’œuvre aujourd’hui.
Un tel changement sociétal ne serait pas extraordinaire. Autour de l’an mil, alors que la société esclavagiste était à bout de souffle, les élites, paniquées, s’arrogèrent un ensemble de privilèges qui donnèrent naissance, en moins de deux générations, à l’ordre féodal. Il dura un peu moins de 800 ans.
À quoi sert de diagnostiquer la naissance d’une nouvelle société ? À mieux comprendre les évènements que l’on subit, ni plus, ni moins.
L’obsession eugéniste et transhumaniste des élites économiques et politiques n’a plus rien d’étrange ou d’absurde. Les personnes qui s’arrogent les énormes privilèges que je viens de lister doivent les justifier. Transformer leurs corps pour se distinguer de la masse des communs devient une évidence.
Les logiques de marché cessent également d’opérer. L’acte de vente et d’achat ne peut plus se comprendre comme la réponse à un besoin, puisque les entreprises, pour peu qu’elles se soit arrogées le privilège d’être too big to fail, ne risquent rien. Les transactions deviennent la mise en scène, au quotidien, d’une acquiscience à leur domination.
Les évolutions politiques et économiques des années post-Covid peuvent être interprétées comme la mise en place des mesures nécessaires à la pérénisation des quatre privilèges suscités. Les investissements faramineux dans les centres de données, qui n’obéissent à aucune logique de marché, verouillent le pouvoir des ultra-riches. Non seulement en créant des systèmes opaques et incontrôllables, mais aussi en forçant la numérisation de l’ensemble des interactions sociales et, en même temps, en accaparant toute la puissance de calcul nécessaire à leur conduite. Plus de vie sociale sans péage.
J’espère bien sûr que mon analyse est erronée (mais j’ai relu ce que j’ai écrit il y a 10 ans ; je n’étais pas loin du compte). Si cette nouvelle société est effectivement déjà née, il reste aux humanistes et aux progressistes de trouver les lieux, les institutions et les manières de continuer à réfléchir aux alternatives.