Lettre à mes amis

Chers ami-e-s,

Vous m’avez dit ces derniers temps que j’étais maussade, parano, voire carrément chiant. Je vois tout en noir et en plus je ne propose rien. Laissez moi vous expliquer pourquoi. Je vais parler politique, pouvoir, démocratie, morale et barbituriques et à la fin, j’espère que vous me comprendrez mieux. Peut-être même que vous y verrez un peu plus clair sur ce qui se passe autour de nous. Si vous allez jusqu’au bout, vous aurez droit à des conseils style développement personnel qui vont certainement vous plaire.

Le cliffhanger est posé, je peux commencer.

L’opinion majoritaire, tout le monde s’en fout

« Jamais la majorité ne votera Le Pen, pas la peine de s’inquiéter. » Cette phrase, je l’entends souvent, parfois dans vos bouches. Elle est tout à fait juste, au moins jusqu’à sa virgule. C’est vrai, jamais la majorité de la population ne soutiendra des anciens de l’OAS qui veulent remettre les femmes aux fourneaux et les Juifs aux fours tout court (ce n’est qu’un détail, comme dirait Le Pen père). Beaucoup d’abrutis sont, en France, prêts à voter pour le FN, mais pas tant que ça. Là où cette phrase me pose un problème, c’est qu’on peut tout à fait parvenir au pouvoir sans avoir reçu l’aval de 50-pourcent-plus-un de la population. D’ailleurs, c’est toujours comme ça que ça se passe. Un peu d’histoire ne fait jamais de mal. Lorsque Hitler est appelé au pouvoir, ses listes dépassent à peine 33% du vote aux élections et leur popularité est en chute libre.1 Pour Mussolini c’est encore plus comique: La coalition d’extrême-droite qu’il ne dirige même pas reçoit moins de 20% des voix en 1921, quelques mois avant sa marche sur Rome et sa prise du pouvoir.

Pour comprendre les changements politiques, ne cherchez pas à savoir ce que pense la majorité de la population. Sur quasiment tous les sujets, elle ne pense de toutes façons absolument rien. Ce qui compte vraiment, c’est ce que pensent ceux qui possède le pouvoir de coercition, c’est à dire le pouvoir de nous taper sur la gueule. Les hommes et les femmes - les normaux comme les politiques - sont ainsi faits qu’ils ont tendance à obéir à ceux qui sont plus forts qu’eux. Et aujourd’hui, pour qui bandent les flics et les militaires? Je vous le donne en mille: c’est Le Pen,2 et plus généralement n’importe qui qui ne remettra pas en cause leur impunité. C’est entièrement normal, car après ce qu’ils ont fait depuis que l’état d’urgence leur a donné tous les pouvoirs, ils n’ont aucune envie de rendre des comptes. Le risque pour eux serait trop grand. N’oubliez quand même pas que les flics ont tenté de marcher sur l’Elysée le 21 octobre dernier jusqu’à ce que des militaires leur bloque la route.3

D’un côté, on a des institutions à deux doigts de basculer, vers Le Pen ou vers quelqu’un d’autre. Ces institutions ont perdu la confiance des citoyens et, plus grave, le respect que les politiques et les fonctionnaires devraient leur porter. A moins que quelqu’un-e ne gagne la confiance des forces de coercition, de la population et de l’administration en même temps, en mode Churchill ou Roosevelt, ce délitement va continuer. Tant qu’il continue, il bénéficie surtout à ceux qui possède le pouvoir de coercition car il remplace une organisation par les lois par une organisation par la force et les relations personnelles.4

De l’autre côté, on a un système de contrôle incroyablement puissant. Les flics peuvent lire vos mails et votre historique de navigation si ça leur chante et décider, s’ils sont dans un mauvais jour, de vous priver de liberté.5 Si vous bossez dans une entreprise de transport, votre patron peut vous virer si les flics décident que votre “comportement” n’est pas adéquat. Devinez qui renseigne les flics sur votre comportement? Et oui, c’est votre patron.6 Je pourrais comme ça dérouler les lois qui mettent en pièces l’équilibre des pouvoirs et les libertés fondamentales, mais le principal risque n’est pas dans la loi. Ce risque, c’est le contrôle des téléphones portables dans les aéroports. Aux États-Unis, les agents de contrôle exigent déjà l’accès à votre téléphone et vos mots de passe Facebook et Gmail, puis en font une copie.7 Ce n’est pas dans la loi, c’est juste une pratique, mais si vous ne vous laissez pas faire, vous ne rentrez pas aux US. Comme tout le monde accepte sans broncher les contrôles les plus absurdes dans les aéroports, comme l’interdictions de liquides,8 il y a de fortes chances pour que cette nouvelle obligation se généralise dans tous les aéroports. Ça sera simple et rapide: Vous déverrouillez votre écran lorsque vous le mettez dans le bac avant de le passer aux rayons X, le type de Securitas branche le téléphone à une machine via le port USB et le remet dans le bac. Ça durera une seconde et s’intégrera très bien au processus actuel.

C’est là que ça devient intéressant. On a des institutions à la dérive et des flics en roue libre, couplé à la possibilité pour ces derniers de lire tout ce que vous faites sur les réseaux sociaux. Imaginez, lors de votre prochain voyage en avion, que l’on vous prenne à l’écart après les contrôles d’usage et qu’un flic vous demande pourquoi vous avez commenté sur Facebook un message de soutien à Adama Traoré. Ça vous paraît tordu? C’est exactement ce qu’il se passe depuis janvier à la frontière américaine, où les flics de la CBP, la police aux frontières, demandent sans rire ce que vous pensez de Trump, pourquoi vous pratiquez telle religion ou pourquoi vous utilisez telle ou telle photo sur un site de rencontre.9 Au Royaume-Uni, ça fait quelques années que les toubibs ont ordre de signaler à la police les personnes qui expriment un désaccord sur la politique étrangère du gouvernement (c’est un signe de radicalisation, vous comprenez).10

La prochaine étape, c’est l’auto-contrôle permanent. C’est réfléchir aux sujets dont vous pouvez discuter avec vos amis sur Facebook et à ce que vous pouvez partager sur Whatsapp. A chaque interaction sociale, vous devrez prendre en compte ce qu’en pensent les forces de coercition et peser le risque que telle ou telle prise de position vous fait courir, même les plus bénignes. En contrôlant ce qu’on dit en privé (les conversations Facebook et Whatsapp) et ce qu’on fait seul (l’historique de navigation), les forces de coercition veulent imposer des limites à ce qu’on peut légitimement penser.11 Au bout du compte, cette adaptation permanente à ce que le gouvernement attend de nous revient à redéfinir ce qui est bien et ce qui est mal, car on ne peut pas penser une chose et en faire paraître une autre. C’est tout simplement trop compliqué. On risque d’assister à la prise en main par le pouvoir public de ce que chacun détient de plus privé, c’est à dire son sens moral.

Bien sûr, tout rentrera peut-être dans l’ordre. Peut-être que le président Macron demandera à ses députés de mettre fin à l’état d’urgence et qu’il arrivera à faire en sorte que les flics perdent l’habitude de mettre leur matraque dans l’anus des gens. Mais peut-être que l’élection de Le Pen le 7 mai donnera des ailes aux plus tarés d’entre eux et que la réalité sera bien pire que ce que j’écris. On ne sait pas et, dans l’incertitude, ça ne mange pas de pain de réfléchir un peu aux scénarios possibles.

Sa morale à soi

Si vous avez grandi dans les années 1990 en France, comme moi, vous avez été acheter du riz en 1992 pour les enfants de Somalie (c’était le gouvernement qui organisait un truc pareil, à l’époque).12 Vous avez éprouvé de la compassion pour les enfants de Sarajevo trois ans plus tard et vous avez été très en colère en 2002 quand Le Pen est arrivé au deuxième tour.

L’enfant somalien qui a sans doute mangé du riz que vous avez amené à l’école en 1992, il a la trentaine aujourd’hui et, si il n’est pas mort, il essaye de venir en Europe ou au moins il y pense. Et pourtant, nos gouvernements - parfois les mêmes personnes que celles qui nous ont demandé d’aller acheter du riz en 92! - sont prêts à laisser ce Somalien crever en Méditerranée. Ou plutôt, en Libye, car là on est sûr que son cadavre ne va pas venir s’échouer sur une plage italienne et pourrir nos vacances.13 A Calais, on a même interdit de lui donner à manger!14

Les valeurs défendues par nos gouvernements sont passées, en une vingtaine d’années, de l’humanisme le plus naïf à un cynisme meurtrier.15 Pour moi et pour chacun d’entre nous, il faut faire un choix. Est-ce que vous restez aux côtés du gouvernement? Ou est-ce que vous restez fidèle aux principes avec lesquels vous avez grandi?

C’est là qu’une métaphore bien lourdingue de Heinrich Böll est la bienvenue. Böll, c’est un écrivain allemand du 20e siècle et loin d’être un abruti. Si on lui a filé un Prix Nobel, c’est que ça vaut le coup de s’arrêter sur ses métaphores, même les plus tartes. Dans un de ses romans, Les Deux Sacrements,16 il divise les humains en deux groupes. D’un côté, ceux qui ont goûté au Sacrement du Buffle, et de l’autre, ceux qui ont pris celui de l’Agneau. Les premiers sont ceux qui suivront l’autorité dans ses recoins les plus dégueulasses et qui n’auront aucun problème à trancher la gorge d’un enfant si on le leur demande. Les Agneaux, en revanche, réfléchissent un peu et préfèrent leur esprit critique au confort de suivre le groupe.

De mon côté, le choix est vite fait. Non pas que j’ai le courage de défier l’autorité - j’ai très peu de courage et préfère lire sur mon canapé plutôt que de manifester. Non, en vérité, je trouve que de ne pas réfléchir est d’un ennui profond. Accepter ce qu’on entend en hochant la tête, sans y penser plus que ça, c’est comme de manger chez Mcdonald’s et de trouver ça très bon. Il y a du sucre, il y a du gras, c’est tiède et moelleux. Tout ce que le corps demande, mais rien de plus. Aucun goût, aucune texture, aucune saveur. Pour les idées, c’est pareil. Se contenter du programme de base sans s’interroger, sans essayer de rajouter un ingrédient ici où là, je laisse ça aux Buffles.

Vos alternatives face au gouvernement

Que faire lorsque le gouvernement devient un adversaire? Je vois quatre options.

Le rejoindre.

C’est le plus simple, et de loin. Plutôt que de chercher à savoir si le gouvernement a tort ou raison, basculez le raisonnement. Le gouvernement, parce qu’il dispose de plus d’informations et de personnel plus compétent que vous, ne peut qu’avoir raison. Si il déporte des demandeurs d’asile vers l’Afghanistan, c’est qu’il a de bonnes raisons de le faire. Même si ce n’est pas très ragoutant, les personnes qui décident de ce genre de choses savent ce qu’elles font. Elles savent que ces actions, sur le long terme, nous protègent de malheurs plus grands.

Ce raisonnement est d’une bêtise sans nom puisqu’il s’appuie tout entier sur l’infaillibilité du gouvernement. Pourtant, une toute petite culture historique (allô, la guerre d’Algérie?) et politique (les exemples de politiciens vraiment sans scrupules sont trop nombreux) devrait vous mettre la puce à l’oreille.

Pourtant, c’est la voie la plus simple, car avec elle, vous êtes toujours du bon côté - et sans risques! Dès que vous entendez quelqu’un dire « l’état d’urgence n’est pas un problème, car c’est complètement légal », vous savez qu’il a choisi cette option.

L’opposition violente.

Dès lors que les voies démocratiques sont bouchées, il faut trouver d’autres moyens d’exprimer son opposition. On peut, bien sûr, prendre d’assaut une caserne ou buter les collabos comme le faisait les Résistants, en France, en 44, ou les sicaires contre les Romains, en 44 aussi, mais 1900 ans plus tôt. Le problème, c’est, d’une part, que si je continue ce paragraphe je vais me retrouver en comparution immédiate pour apologie du terrorisme, et, surtout, que ça ne sert à rien. Les sicaires se sont fait massacrer par les Romains et les Résistants par les Allemands. Leur rôle militaire a été quasi-nul, malgré ce qu’on enseigne à l’école, et leur rôle politique se résume à leur exploitation possible par un camp, qui peut en faire des terroristes, ou par l’autre, qui en fait des martyrs.

La mort.

La mort, c’est la conséquence quasiment systématique de l’opposition active. C’est aussi parfois un choix. Quand le sol sur lequel on on a bâti toute une vie se dérobe sous ses pieds, se faire sauter le ciboulot n’est pas la décision la plus irrationnelle qui soit. Stefan Zweig, qui, lui, n’est pas prix Nobel mais pas complètement idiot non plus, a fait se choix là, en 1942. (Il a utilisé des barbituriques, c’était à la mode à l’époque.) Je pense quand même qu’il vaut mieux être vivant que mort et de toutes façons je n’aurais pas le courage de me tailler les veines ou de sauter d’une falaise. Si ça vous traverse l’esprit, faites quand même attention. La santé mentale, c’est toujours un grand truc des régimes autoritaires pour faire passer leur répression comme une action prophylactique. J’imagine très bien bien Le Pen mettre en hôpital psychiatrique tous les intellos un peu dépressifs en invoquant un impératif de santé publique (on l’entend déjà, avec sa moue faussement indignée et sa voix de vieille fumeuse, brailler: « la médecine psychiatrique a été laissée à l’abandon depuis des décennies par les gouvernements de gauche comme de droite! Enfin les Français vont avoir droit aux soins qu’ils méritent! » pendant que ses flics enverront les convocations en HP). Si vous parlez de vos malheurs à une psy, vérifiez avant qu’elle chiffre vos communications correctement et qu’elle ne conserve pas les comptes-rendus de vos conversations sur un ordinateur ouvert aux quatres vents. On ne sait jamais.

L’opposition tranquille.

Mon objectif pour les années qui viennent, c’est de conserver mes valeurs morales. Considérer la dignité des humains comme quelque chose d’intrinsèquement bien et la haine comme quelque chose d’intrinsèquement mal, ça ne va pas de soi. Ça ne va plus de soi depuis que le gouvernement a fait de l’humiliation (des pauvres, des Musulmans, des Noirs, des réfugiés) sa ligne directrice. Plutôt qu’une litanie d’exemples, je ne vous donne qu’un lien. Allez lire comment les CRS - agents de l’état - rigolent lorsqu’ils empêchent les hommes et les femmes qui fuient la guerre de manger, à Calais. Si vous avez suivi jusqu’à présent - je vous en félicite - vous devinez que de penser autrement que dans le sens voulu par le gouvernement n’ira plus de soi dans quelques mois ou quelques années, lorsque les policiers ou leurs sbires de Securitas vous feront sentir qu’ils savent très bien tout ce que vous faites sur vos appareils électroniques, lorsqu’ils vous contrôleront à l’aéroport ou ailleurs.

C’est là la différence majeure entre 2017 et d’autres périodes où l’état s’est distingué par sa cruauté. On peut arriver rapidement à une société où les échanges de la sphère privée, et donc la pensée, sont contrôlés en permanence, sans avoir besoin de contrôler directement les activités de la population.

Ne vous y trompez pas: Lorsque le gouvernement veut vous faire penser dans un sens, le refuser, c’est déjà s’opposer. Pour devenir un opposant, c’est très simple. Il suffit, lorsque vous êtes confronté à une situation, en vrai ou dans la presse, de réfléchir à la justesse morale de ce que vous voyez. Est-il juste que des personnes crèvent de faim et dorment dehors? Si vous répondez “oui”, vous avez bien intégré les valeurs du gouvernement (elles sont pauvres car elles ne travaillent pas assez, ces andouilles). Est-il juste de laisser mourir dans le désert des personnes qui fuient la guerre? “Oui”, évidemment: elles feraient mieux de se battre chez elles pour faire revenir la paix, ou moins d’attendre sagement dans des camps à la frontière. Est-il juste de priver de liberté quelqu’un qui n’a rien fait de mal? Il n’y a pas de fumée sans feu, voyons!

Moi j’ai tout faux, j’ai répondu “non” au trois. Et ces “non”, avec un pouvoir un tantinet plus tatillon, seront difficiles à assumer. Déjà aujourd’hui, on se fait mal voir quand on dit que l’état d’urgence ne sert à rien (si vous avez répondu “non” à la troisième question, vous avez pensé que l’état d’urgence était une injustice, et vous avez raison)17. Plus personne ne s’offusque que des articles soient censuré au petit bonheur par la police.18 La fin de l’espace Schengen, qui permettait à tout le monde de voyager sans contrôles aux frontières, personne ne l’a même remarquée. Pourtant, remettre en place les frontières, c’est quelque chose de profondément mauvais.19 Comme dirait Stéphane Hessel, il suffit de s’indigner pour repartir du bon pied. Ça vous permettra, quand la vague brune sera passée, de rebâtir une société ouverte et raisonnée. Sans ça, vous vous ferez bouffer par la peste, celle dont parlait Camus (encore un prix Nobel, décidément ils sont partout).

Devenez des opposants tranquilles

Pour conserver ses valeurs morales et devenir un opposant tranquille, voilà quelques conseils.

Notez ce qui est injuste autour de vous et parlez-en à vos amis. Une chose qui m’a beaucoup choqué, c’était au réveillon de 2015. On a regardé tous ensemble Sicario, un film qui explique, du début à la fin, que l’état de droit est devenu inutile, que les exécutions extra-judiciaires sont normales, la torture parfois bien pratique et qu’une vie humaine est peu de chose comparée à la nécessité de préserver l’ordre établi. Ce film (je dis ce film mais la série 24 heures et les derniers James Bond sont pareils) me choque profondément car il va à l’encontre de tous les principes humanistes. Mais ce qui m’a choqué encore plus, c’est qu’aucun d’entre vous n’a même remarqué que les valeurs du films sont l’inverse de celles que l’on a apprises à l’école! J’aurais du vous en parler à l’époque, je le fais maintenant. La prochaine fois que vous lisez ou voyez quelque chose qui vous choque, parlez-en.

Préparez-vous à ce que ça tourne mal si vous faites partie d’un groupe à risque. Si vous êtes musulman vous êtes déjà une cible et mon conseil, c’est de toujours avoir le plein dans votre bagnole. Si vous êtes juif, handicapé, homosexuel ou autre chose qu’un bon blanc bien catho, vous êtes peut-être les suivants sur la liste. Les gouvernements autoritaires ont besoin de boucs émissaires et vont les chercher n’importe où, pourvu que les Buffles suivent. Pas la peine de se construire un terrier et d’y attendre la fin du monde, mais, si vous avez du patrimoine, c’est le moment de le liquidifier un peu. (Ce mot horrible veut juste dire qu’il serait bon d’avoir des actifs que vous pouvez échanger rapidement).

Devenez un allié des personnes qui sont attaquées par le gouvernement et les Buffles. Si vous le pouvez, donnez à ceux qui les soutiennent en permanence, comme MSF ou le CCIF. Surtout, essayez de vous enquérir de leur bien-être. Si vous bossez avec une personne qui se sent en minorité, par exemple, essayez de ne pas rendre son environnement de travail toxique. Si une femme travaille avec vous, homme, dans un environnement principalement masculin, évitez de faire de la misogynie une valeur cardinale du bureau.

Essayez de vous dissocier activement de ceux qui propagent des valeurs de haine. C’était peut-être marrant d’utiliser des insultes basées sur la couleur de peau ou l’orientation sexuelle quand on était au collège, où on évoluait dans un environnement culturellement divers à une époque ou l’antiracisme était la politique officielle. En se traitant de “pédé” ou de “négro”, on sortait de ce qui était permis, on transgressait. Maintenant que nous sommes entre blancs (l’école républicaine a bien fait son travail de ségrégation) et que la politique officielle est de stigmatiser les Musulmans, les Noirs et les Roms, on ne peut plus rire de ces stéréotypes de la même manière. Trouvez des alternatives.20

Ne mettez pas vos alliés en danger. Si vous ignorez tout des techniques de surveillance du gouvernement et que vous rencontrez des personnes dans le viseur du pouvoir, vous leur faite courir un risque. Si vous communiquez par SMS avec une personne dont la demande d’asile a été refusée, par exemple, vous permettez peut-être à la police de le localiser. Les techniques de surveillance ont énormément évoluées depuis la Stasi, mettez-vous à jour.21

Pensez à long terme. Rien de ce que vous pouvez faire ne va endiguer la peste brune. Elle a déjà atteint les organes vitaux aux États-Unis et en France. Elle ne s’arrêtera que lorsqu’elle aura bouffé tout ce qu’elle pouvait. Comme à ce moment là, il y a des chances pour que les sociétés basées sur l’agriculture ne fonctionnent plus, vu que le climat ne le permettra plus,22 il y aura tout à réinventer. C’est bien pour ça qu’il faut conserver les valeurs auxquelles on tient à l’abri des assauts du gouvernement actuel et futur. Si ce plan vous botte, espérez pas y arriver seuls. Rejoignez des associations ou des mouvements qui s’y attèlent. Pas des “marcheurs” qui vous mettent le même vomi dans de nouvelles boîtes et vendent ça comme si c’était du caviar,23 non, mais plutôt des initiatives qui savent ce qu’elles défendent même si elles ne savent pas où elles vont. Allez aux manifs de Pulse Of Europe (tous les dimanches après-midi) et à la Marche pour les Sciences. Et, mais alors vous n’imaginez pas à quel point ça me fait mal au cul de l’écrire, pensez à une institution qui a souvent été en porte-à-faux avec le gouvernement: l’église.24 Si vous êtes cathos, regardez du côté des Jésuites (ne vous trompez pas de porte, l’église catholique ne manque pas de courants puants). Le pape Francis est le plus humaniste des chefs d’état en exercice en Europe. Ça en dit long sur l’état de déchéance morale où l’on se trouve, et c’est une chance à ne pas rater.

Si vous m’aviez dit un jour que je terminerais une lettre en conseillant de se rapprocher des Jésuites,25 je ne vous aurais pas cru. J’aurais eu tort.


J’ai fini. Ça m’a pris deux mois à écrire et j’en ai encore fait des tartines, mais crois que c’était nécessaire. En tout cas pour moi.

Portez vous bien, je vous embrasse.

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Notes

1. Le NSDAP fait 33% en novembre 1932 contre 38% en juillet de la même année aux élections nationales, soit, en nombres absolus, 2 millions d’électeurs en moins.

2. Lisez La moitié des policiers et militaires prêts à voter Marine Le Pen. Ce n’est pas un exemple isolé, ça fait longtemps que le Cevipof, qui fait ces enquêtes, montre que les flics sont majoritairement pro-Le Pen.

3. Lisez Paris: La police pète un plomb et marche vers l’Elysée.

4. C’est là que la réflexion d’Alain Supiot sur le grand retour du féodalisme dans La Gouvernance par les Nombres est intéressante, mais je n’ai pas la place de la développer ici. Heureusement, j’en ai déjà parlé dans Inventing the Future.

5. Ça, c’est l’état d’urgence.

6. Ça, c’est la loi de 2017 ‘relative à la sécurité publique’. Lisez ce qu’en dit la Commission des Droits de l’Homme, c’est édifiant. Et pour vous personnellement, surveillez de près l’article L. 114-2 du code de la sécurité intérieure. Si un député zélé supprime, dans un amendement cavalier, les mots ‘au sein d’une entreprise de transport public de personnes ou d’une entreprise de transport de marchandises dangereuses soumise à l’obligation d’adopter un plan de sûreté’, tous les salariés sans exceptions pourront être virés suite à une enquête de police. Ça passera comme une lettre à la poste.

7. Vous trouverez quelques détails et analyse dans We Already Screen Cell Phones At The Border, Will Social Media Be Any Different?.

8. Le ‘liquid bomb plot’ de 2006 était une idée, morbide certes, mais fantaisiste, de quelques britanniques. Jamais ils n’ont réussi à fabriquer de bombes à partir de liquides et l’accusation a du s’y reprendre à 30 fois avant d’y arriver. Les accusés ont pris perpet’ quand même mais il a fallu convoquer trois jurys différents car le premier a acquitté à peu près tout le monde. Lisez Crying over spilt liquid pour les détails.

9. L’histoire sur la religion est à lire sur CBC News, celle sur le profil Scruff chez DailyXtra.

10. Lisez la page 8 de ce manuel d’implémentation du programme Prevent.

11. Vous me direz que ce n’est pas nouveau. On n’a pas le droit de lire Mein Kampf ni de regarder de la pédopornographie. Et vous avez raison: on est toujours restreint par quelque chose. Mais il y a une grosse différence entre être restreint par le rivage de l’océan et être restreint par un gros mur en béton au pied de sa porte.

12. C’était l’opération Du Riz pour la Somalie, organisée directement par le gouvernement français. Je ne dis pas que c’était une bonne chose - l’opération était une catastrophe opérationelle (lire L’intervention en Somalie 1992-1993) et n’a servi que l’égo de Kouchner. Mais elle montre la distance parcourue par les politiques sur le chemin de la morale.

13. Je fais là référence à la politique d’Europe Forteresse menée avec une constance admirable depuis 1999. En particulier, les états-membres de l’Union sont prêt à faire construire des prisons en Libye où pourront s’entasser les Noirs qui ont l’outrecuidance de vouloir demander l’asile en Europe. J’écris ‘sont prêts à’ mais ils l’ont en réalité déjà fait par le passé - on a fait toute une enquête sur le sujet, The Migrants Files, qui a même gagné des prix.

14. C’est à lire dans Calais : la maire interdit la distribution de repas aux migrants.

15. Là vous vous dites: Mais comment est-on passé de l’un à l’autre? Pour la faire simple, l’URSS et les communistes faisaient peser une menace qui forçait nos gouvernement à se tenir à carreau, ou en tout cas à ne pas trop montrer leurs sales côtés. L’URSS sort du tableau: Les gouvernements, après une petite crise Bisounours où ils pensent que tout va aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, s’aperçoivent qu’ils peuvent tout se permettre puisqu’il n’existe plus d’alternative à la fois puissante et crédible pour les en empêcher. Dans le même temps, les institutions qui garantissaient le bon fonctionnement d’un état bienveillant, comme l’école, la justice, les infrastructures, se sont faites laminer par les politiques néolibérales. Pour résumer, le gouvernement s’est retrouvé débridé d’un côté par la chute de l’URSS, et de l’autre par la tombée en ruine des institutions. Plus besoin d’être gentil, les politiciens ont pu se lâcher.

16. Vous pouvez l’acheter sur Amazon pour moins d’un euro.

17. On compte encore une petite centaine d’assignés à résidence, c’est à dire de personnes qui n’ont rien fait de mal mais dont les policiers pensent qu’elles sont une menace. Les éléments sur lesquels les policiers se fondent sont toujours secrets, mais, de ce qui a été publié dans certaines affaires, on retrouve des dénonciations calomnieuses, des recherches Google qui déplaisent ou la lecture de textes interdits.

18. Je fais là référence à la censure d’islamic-news.info, un site d’info fermé sans raison par les flics. Je dis sans raison car aucune des archives du site sur archive.org ne permet de voir dans ce site autre chose qu’un site d’infos.

19. Si vous pensez que ça permet d’éviter le terrorisme, lisez des textes écrits par des gens qui y connaissent quelque chose, comme par exemple Jacques Raillane.

20. Merci F. pour ‘pleutrasse’, que j’aime beaucoup.

21. RSF édite un guide de sécurité numérique, vous pouvez commencer par là.

22. Disons que nous serons dans une nouvelle période géologique. Lisez The two epochs of Marcott pour comprendre le changement en cours.

23. Il y en a qui chouinent « Mais faut voter Macron pour contrer Le Pen. » Ça fait 25 ans qu’on vote pour le néolibéralisme en pensant voter contre Le Pen. Aujourd’hui c’est pire, on vous demande de voter pour le néolibéralisme et pour la suspension de la démocratie (Macron n’a rien contre l’état d’urgence ni contre les petits arrangements opaques entre état et entreprises). En votant Macron, vous vous compromettez, vous rejoignez les Buffles.

24. Si vous voulez me parler du Concordat entre le Pape et Hitler en 1933, n’essayez même pas. Effectivement, l’église n’a rien fait contre les Nazis, ni contre pas mal d’autres despotes. Mais, en Allemagne, entre 1937, lorsque le régime a serré fort la vis, et 1945, l’église, chez les cathos ou les protestants de l’Église confessante, c’était le seul lieu où on pouvait penser différement. Il y avait même des cathos qui écrivaient sur les murs de Bavière « Nous n’avons qu’un seul Führer et il est mort il y a 2000 ans ». Un bouquin où vous pouvez lire les détails de cette histoire, c’est Mothers in the Fatherland, de Claudia Koonz. Le rôle qu’a joué l’église catho en Pologne pendant la dictature communiste ou en Amérique du Sud pendant les dictatures militaires et le rôle des églises protestantes en Allemagne pendant la dictature socialiste devraient vous convaincre.

25. Attention, je ne dis pas qu’il faut se replier sur une foi ou une identité religieuse! Simplement, en tant qu’organisation capable de maintenir un peu d’indépendance face au gouvernement sans mettre en danger ses membres, les églises sont ce qu’on fait de mieux, et les Jésuites sont, en France et en ce moment, la meilleure branche de ces églises.


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