Les espoirs inutiles [nouvelle]

Pour changer des essais, j’ai écrit une nouvelle. On m’a dit que c’était dystopique ; je réponds que c’est prospectif.

Merci infiniment à Maud, Camille, Clara, Anne-Lise et Snoussi pour leurs conseils. Mes excuses pour toutes les fautes d’orthographe qui restent.

1.

De la moquette. Des murs blancs. Pas de fenêtre. Un seau. Des néons. Surtout des néons. Ils ne s’éteignaient jamais. Thomas était sans doute un immeuble de bureaux. Ou au moins dans ce qui fut, un jour, un immeuble de bureaux. Cela devait faire deux jours qu’il était enfermé dans cette pièce. Trois fois on était venu lui apporter à manger et il n’avait pas l’impression d’avoir trop faim: À peu près deux jours. Peut-être un et demi. Peut-être trois. Il ne savait pas trop.

Cela faisait deux jours et il n’avait aucune idée d’où il était. Il restait assis contre un mur. Le mur était moite, son dos collait à la paroi. Il essayait de dormir assis et, quand ça ne marchait pas (le plus souvent), il pensait à Khadija.

Khadija voulait qu’on l’appelle Andrée, et elle se mettait à pleurer quand on l’appelait par son vrai nom. Il avait beau essayer, il l’appelait toujours Khadija, au moins quand il pensait à elle. Et là, il pensait à où elle pouvait bien être. Elle avait beau être débrouillarde, elle n’en avait pas moins que 15 ans. Elle s’était probablement fait prendre en même temps que lui. Elle était peut-être dans la pièce d’à côté, pensait-il, peut-être en train de se faire violer par les gardes de la prison. Elle pouvait être blessée, peut-être l’appelait-elle à l’aide à cet instant même. Thomas ne pouvait rien y faire. Il avait l’habitude de cette impuissance, il s’y était préparé. Ce qui le rongeait, c’était de s’être fait prendre et d’avoir atterri ici. Son imprudence avait peut-être tué Khadija, et il ne se le pardonnerait jamais.

C’était la première fois qu’il était incarcéré. Jusque là, son plus grand fait d’arme avec la police avait été une main courante pour consommation de cannabis quand il était adolescent. Il avait toujours pensé que le plus dur serait le quotidien du prisonnier, les humiliations, les privations. Mais il s’était trompé. Le plus dur, c’était l’incertitude. Ne pas savoir pourquoi il était là. Pour combien de temps. Ce qu’on attendait de lui. Il essayait de raisonner pour ne pas devenir fou après seulement deux jours. On lui avait laissé ses lacets et sa ceinture. C’est donc qu’il était là très temporairement, que les choses allaient bientôt bouger. Ou alors que les gardiens étaient des incapables. Ou qu’ils se moquaient bien de la vie des détenus.

Il s’était souvent posé la question de la conduite qu’il aurait dans une telle situation, quand toutes les issues semblent bouchées. Il s’était toujours dit qu’il ferait face rationnellement à la possibilité du suicide, même si sa mise en oeuvre serait laborieuse. Maintenant qu’il était dans cette situation pour de bon, il commençait à penser que le courage n’était pas forcément de se tuer soi-même. Il se disait plutôt que le vrai courage était de souffrir le plus longtemps possible, au cas où une lueur d’espoir apparaisse. Peut-être était-ce de la lâcheté. Peut-être était-ce simplement normal.

Il en était là de ses réflexions quand la porte de la pièce s’ouvrit. Deux gardes entrèrent. Tous deux en chemisette. L’écusson cousu sur l’épaule avait trois points rouges sur fond noir et, brodé en majuscules blanches en dessous, le nom de la société, “Securitas”. Thomas sursauta, puis se sentit soulagé de pouvoir sa réflexion sur le suicide. Il avala sa salive puis se leva, aussi dignement que possible quand on ne s’est pas lavé depuis deux jours et qu’on sent la crasse dans chaque pli de sa peau.

« Monsieur Lenz, votre notification d’assignation au centre de rétention. Suivez-nous. » dit le plus petit des deux gardes en lui tendant une feuille A4 pliée en trois. « Vous allez vous tenir correctement, hein? Pas besoin des Serflex? » ajouta-t-il avec un sourire qui avait presque l’air franc.

« Oui, oui, répondit Thomas d’une voix qui se voulait claire, pas besoin de menottes ». Il pris la feuille de papier qu’on lui tendait et marcha vers la porte, suivant instinctivement la direction que le plus petit des deux Securitas indiquait de sa matraque.

Le couloir n’était effectivement pas celui d’une prison, mais d’une tour de bureaux. Au bout, une grande vitre donnait sur la ville. Ils étaient au moins au 10e étage. La vue était magnifique malgré le ciel bas et blanc.

« C’est par là » dit le petit Securitas, en ouvrant la porte de la cage d’escalier. « Vous n’êtes pas assez important pour qu’on ait droit à l’ascenseur » ajouta-t-il en souriant.

Dans les escaliers en béton, le petit Securitas disait bonjour à tous les autres Securitas qu’il croisait. Tous en chemisette blanche avec écusson sur l’épaule, hommes et femmes confondus. Les seuls dont il évitait le regard étaient les policiers en uniforme. Quand ils en croisaient un, le petit Securitas s’arrêtait, regardait ses pieds et attendait que le policier soit au dessus d’eux pour reprendre la descente. Thomas avait l’impression que plus le policier était gradé, plus l’arrêt durait longtemps.

Thomas se sentait trop faible pour compter les étages ou essayer de retenir les noms sur les documents d’identification que tous les Securitas portaient dans une sacoche plastique autour du cou. Alors que le tournis commençait sérieusement à lui poser des problèmes d’équilibre, le grand Securitas, qui n’avait toujours pas dit un mot, lui enfonça sa matraque entre les reins. Le petit ouvrit une porte qui donnait sur un parking souterrain et ordonna à Thomas d’y entrer. Le grand referma la porte derrière lui. Dans le parking, immense et vide, un car, du genre qui emmenait les collégiens en excursion, attendait. Un garde Securitas se tenait devant la porte du car.

« Vous m’emmenez en colonie de vacances? » tenta Thomas. Le petit Securitas ne répondit rien, mais il posa sa main libre sur le taser qu’il portait à la ceinture. Il ne souriait plus. « Voilà le dernier, vous pouvez y aller » dit il à son collègue planté devant le bus, qui pressa un bouton sur l’écran de la tablette qu’il tenait à la main. Il mis sa tablette sous son bras et ajouta, en direction de Thomas mais sans le regarder, « toi, tu t’installes devant et tu la fermes ».

En montant dans le bus, Thomas vit une quarantaine de visages. La moitié d’entre eux, surtout des hommes, quelques femmes, le regardait, hagards. Tous étaient tristes et fatigués. Certains avaient visiblement peur. D’autres avaient le visage tuméfié. Une avait une compresse en sang sur l’arcade, qu’elle tenait d’une main. L’autre moitié du bus, c’était des Securitas, tous en chemisette blanche avec écusson cousu sur l’épaule. Eux regardaient leurs téléphones. Ils formaient des paires: un Securitas côté couloir, un prisonnier côté fenêtre. Les deux sièges les plus proches du conducteur étaient vide et Thomas s’y assit, côté fenêtre.

Il avait encore dans sa main la feuille que lui avait donné le garde quelques minutes plus tôt. A la lumière du plafonnier, il la déplia et lut. Le préfet de police lui notifiait son assignation en centre de rétention. Ses services ont apparemment établi que Thomas avait utilisé 178 fois un transport aérien pour des motifs non-impérieux soit, d’après les calculs des mêmes services, une émission de 32 280 tonnes de gaz à effet de serre. En vertu des dispositions de la loi sur la Responsabilité Environnementale, le préfet notifie son assignation en centre de rétention et d’adaptation par le travail pour une durée de 32 ans et quatre mois, effective ce jour.

Thomas avait entendu parler de cette loi. La police utilisait les données du fichier PNR, le fichier qui contenait tous les déplacements en avion des Européens, pour retracer tous les trajets aériens effectués depuis la fin des années 2010. Une rétention administrative d’un an était prévue par tranche de 1 000 tonnes de dioxyde de carbone émises pour des raisons non-impérieuses. Le caractère impératif d’un déplacement aérien passé dépendait surtout de la position actuelle du voyageur. Ceux qui étaient au pouvoir aujourd’hui avaient certainement eu de bonnes raisons de voyager en avion par le passé. Sans ça, ils n’auraient pu accomplir les actions qui les ont menés où ils sont. La logique des juristes était infaillible et permettait d’envoyer les intellectuels dans des camps de travail d’une manière juridiquement très élégante. Enfin, plus élégante que les techniques des Khmers Rouges, pensa Thomas, et il ne pu s’empêcher de sourire et de repenser à l’époque où il voyageait en avion, où il faisait du tourisme. Il était même déjà venu dans cette ville ci. Avant.

2.

Andrée marchait aussi vite qu’elle pouvait. Le long du lac d’abord, puis dans la forêt. Le jour se levait et il fallait qu’elle soit loin, le plus loin possible, avant qu’on commence à la chercher. Elle était partie dès qu’elle avait entendu les voitures arriver. Thomas s’était réveillé brusquement, il lui avait crié de courir dehors, qu’il arrivait. Les voitures se rapprochaient. Elle enfila son jean et ses baskets, pris son sac à dos et fila par la porte donnant sur le lac. Thomas était en train de rassembler les affaires, il sorti au moment où elle entrait dans la forêt, mais c’était trop tard. Un type avait fait le tour de la cabane et l’attendait. Il lui fit faire demi-tour et rentrer à l’intérieur.

Elle tournait la tête presque à chaque pas pour vérifier qu’elle n’était pas suivie. Le sol était couvert de mousse et les arbres très espacés. Elle pourrait faire 20 ou 30 kilomètres dans la journée, si ça continuait comme ça. Le soleil se levait sur sa droite, elle allait bien vers le nord. Au moins, ça, ça allait.

« Merde! » murmura Andrée. Elle s’arrêta net. A une cinquantaine de mètres, sur un chemin forestier, la silhouette d’un homme. Qui se retourne. Dans sa direction. Andrée s’élança. Elle se mis à courir, le plus vite possible. Elle sautait par dessus les trous, les souches, les troncs. Elle redressait la tête juste à temps pour éviter les branches. Son cœur battait de plus en plus fort, elle le sentait dans ses tempes, où la sueur commençait déjà à perler. Elle n’allait pas pouvoir continuer longtemps à ce rythme. Les ronces traversaient son jean et lui lacéraient les chevilles. Mais elle devait continuer à courir, sans s’arrêter. Elle entendait l’homme derrière elle. « Stop! Arrête toi! » Il criait en courant. Ses pas, lourds mais rapides, étaient de plus en plus nets. Elle courait toujours quand elle sentit une douleur dans les reins. Ses pieds refusèrent subitement d’avancer et elle plongea la tête la première, comme un animal quand on lui bloque les pattes en pleine course. Elle venait de se faire taser. Le choc l’avait paralysée et elle tomba face contre terre, dans les ronces. La tête dans les épines et les feuilles mortes, elle écoutait le battement de son coeur et elle ne sentit même pas quand il retira le crochet du taser qu’il venait de lui planter dans le dos. Quand il eut fini, elle se retourna, toujours à terre. Ses mains étaient en sang, à cause des ronces. Elle voyait l’homme, devant elle, son arme en plastique toujours à la main, qui souriait en la regardant. Un mauvais sourire.

Elle savait que son visage, à elle, faisait peur. Les gens détournaient le regard en la croisant. Quand ils osaient la croiser. C’est pour ça qu’elle aimait bien Thomas. Sa difformité lui était égal. Ou alors il cachait bien son dégoût. Ce qui revenait au même. Le bout de ses doigts ressemblait à des moignons roses et lisses. Son nez était cassé en plusieurs endroits. Une cicatrice lui traversait les joues, des deux côtés. Sa peau était brûlée, avec des cratères et une texture qui ressemblait à du plastique fondu. Ses cheveux étaient gris et il en manquait une bonne partie. De ses oreilles il ne lui restait que deux excroissances de peau de chaque côté du visage. Ses yeux, noirs, auraient pu être beaux sans son strabisme. Ses yeux, même Thomas n’arrivait pas à s’y faire, et elle sentait bien qu’il ne savait jamais lequel regarder quand il lui parlait.

Elle pensait que ses difformités lui permettraient toujours d’échapper au viol. Elle allait peut-être s’en sortir cette fois-ci aussi. Elle regarda fixement l’homme, en essayant de cacher sa peur. Mais il souriait toujours. D’un sourire méchant, presque sadique. Soudain, il se jeta sur elle. Il lui attrapa les poignets, qu’il tenait à une main. La paralysie du taser commençait à se dissiper. Elle commençait à sentir à nouveau son corps mais c’était trop tard pour fuir. Il était assis sur elle. Elle sentait tout son poids sur ses hanches. Elle sentait comment, de sa main libre, il lui pris la tête par le crâne, comme on prend un melon. Elle sentait ses gros doigts dans ses cheveux, sa main qui descendaient vers son front. Elle sentait sa paume sur son nez. Il ne descendait pas plus bas, elle ne pourrait pas le mordre. Il savait très bien ce qu’il faisait. Il fit glisser son bassin de quelques centimètres vers l’arrière. Il faisait ça méthodiquement. Elle sentit ses doigts sur son ventre lorsqu’il ouvrit le bouton de son jean, alors que sa main droite lui tenait toujours les deux poignets. Elle essayait de se débattre, mais il était trop lourd pour qu’elle puisse soulever ses jambes. Seuls ses pieds pouvaient bouger. Elle les entendait qui tapait sur les feuilles derrière l’homme assis sur ses cuisses, qui avait maintenant ouvert la braguette de son jean et commençait à le tirer, centimètre par centimètre, sans jamais faire d’erreur, sans jamais lui laisser une chance de se soulever, de se retourner et de fuir. Elle avait peur. Pas peur du corps de l’homme. Ni même de tomber enceinte, elle n’était pas réglée. Elle avait peur d’après. Elle avait peur d’être laissée là, peur d’avoir une blessure qui s’infecte, peur que l’homme lui casse les jambes quand l’excitation l’aurait quitté. Elle avait tellement peur qu’elle ne remarqua pas que l’homme s’était arrêté de lui ôter son jean, s’était redressé et écoutait. Une voiture arrivait. Certainement l’une de celles qui avait débarquées ce matin devant la maison. La voiture s’arrêta net devant Andrée et l’homme.

« Qu’est ce que tu fous là! Tu l’as trouvée, tu la ramènes! » Le conducteur gueulait. La voiture n’avait plus de fenêtres et on le voyait qui s’énervait. « On n’a pas le temps pour ça, là! En plus tu l’as vue, tu va pas te taper ça, non? »

L’homme sur Andrée se redressa brutalement, sans lâcher ses poignets qu’il tenait toujours d’une seule main. Andrée se sentit tirée vers le haut, elle se leva, le jean toujours ouvert, presque en train de tomber. « Tu la fous à l’arrière et tu rentres! » L’homme ouvrit la portière, poussa Andrée à l’intérieur, la referma. Andrée eu juste le temps de tourner la tête avant que la voiture ne démarre et regarda son agresseur. Elle l’avait imaginé grand et fort, elle voyait maintenant qu’il était plutôt bedonnant, de taille moyenne, pas tout jeune. Sa moustache lui donnait un air de prof, voire de gardien de collège. Il faisait presque pitié dans son blouson Securitas trop grand, regardant piteusement la voiture qui s’éloignait.

« J’en ai marre de ces gros lourdeaux! » Le conducteur la regardait dans le rétroviseur et semblait lui parler, sans attendre de réponse. « A tous les coups t’es plein de saloperies. Je vais pas me démener à trouver des antibios pour ces gros lubriques. Non mais regarde toi! » Andrée remonta sa braguette et referma son jean. Elle vérifia que son sac à dos était toujours là. Elle n’écoutait pas ce que disait le conducteur, elle essayait surtout de comprendre qui était ce type, et ce qu’on allait faire d’elle. Lui n’avait pas de blouson, juste un T-shirt. Et pas de logo Securitas visible.

La voiture roulait vite sur le chemin forestier. Elle était petite et poussiéreuse. Les deux portes étaient à l’avant, impossible d’en ouvrir une et de se jeter au dehors. Même si elle y arrivait, elle se ferait rattraper. Elle observait toujours l’intérieur de la voiture quand le véhicule s’arrêta, dans une sorte de clairière. Les pins s’étendaient à perte de vue de tous les côtés. Le conducteur se gara à côté d’un container posé au milieux de la forêt. Il sorti, ouvrit la porte arrière et la tira hors du véhicule. « Tu te tiens à carreau, vu? Sinon, tu sais ce qui t’attend. » Il mis la main sur son taser, à la ceinture. Andrée hocha la tête, sans rien dire. « Va là dedans et assied toi sur la chaise. » Andrée s’exécuta. L’intérieur du container était aussi poussiéreux et aussi banal que la voiture. Elle s’était assise sur la seule chaise et regardait autour d’elle. Une plaque électrique, une bouilloire, un frigo qui avait l’air éteint. Un laptop, que le conducteur venait d’allumer, et quelques appareils électroniques.

« Nom, prénom? » demanda le conducteur. « Andrée Lenz » dit Andrée. « Donne voir tes doigts que je vérifie » dit-il en lui attrapant la main pour lui plaquer les quatre doigts contre un lecteur d’empreintes. « Tu as utilisé quoi, toi? Acide? J’en ai rarement vu dans un état pareil » dit-il, agacé. « Et pourtant j’en ai vu un paquet, crois moi » ajouta-t-il. Il lui tenait toujours les doigts plaqué sur le lecteur, dont la diode restait rouge. « Elles vont finir par repousser, tes empreintes, la nature est bien faite. En attendant, regarde la caméra. » Il pointa vers la webcam qui surmontait l’écran du laptop. Il pressa un bouton sur la caméra, il y eu un flash, et il paru vraiment étonné. « Ah bah ça, t’es tellement abîmée qu’il ne reconnaît même pas de visage sur la photo! » Il refit plusieurs essais, sans plus de résultat.

Andrée savait très bien que son visage ne serait pas reconnu. Thomas lui avait dit qu’elle avait eu un accident quand elle était petite, mais elle connaissait la vérité. Elle savait que ses parents l’avaient défigurée pour qu’elle devienne indétectable et qu’ils avaient brûlé ses doigts pour qu’on ne puisse pas l’identifier. Elle savait que ses empreintes digitales ne repousserait pas. Elle ne se souvenait pas de s’être fait mutilé, mais l’histoire de Thomas ne tenait pas debout. Ce n’était plus une gamine qui avalait n’importe quelle sornette qu’on inventait pour la protéger. Elle n’avait pas besoin d’être protégée, surtout pas par Thomas, qui était sans doute enfermé à l’heure qu’il était, peut-être déjà exécuté.

‒ Ce coup là, je ne l’avais jamais vu, s’exclama le conducteur. J’ai pas de séquenceur ADN ici, j’imagine que tu n’as pas de papiers sur toi, hein?

‒ Non, répondit Andrée, je les ai perdu.

‒ Puisque tu n’existes pas pour l’ordinateur, on va te garder ici jusqu’à ce qu’on t’identifie. Tu sais cuisiner au moins?

Andrée était coincée dans la forêt chez un chasseur de primes, mais la journée aurait pu être pire. Largement pire. Si elle en avait eu la force, Andrée aurait sourit. Mais elle se contenta de regarder le chasseur de primes et de hocher la tête en le regardant dans les yeux.

3.

Le car roulait depuis quelques minutes seulement mais la chaleur y était déjà étouffante. Thomas regardait la ville défiler à travers la vitre et sentait la sueur qui se mêlait à la crasse sous ses vêtements. Il sentait la cuisse de son voisin contre la sienne, la cuisse du garde Securitas qui l’avait attendu à l’entrée du car et qui transpirait maintenant abondamment sous sa chemisette. Thomas fixait le minuscule ventilateur que le chauffeur avait fixé au tableau de bord devant lui et essayait de sentir un peu d’air frais de cette direction. Peine perdue.

Thomas reconnaissait la ville et le trajet qu’empruntait le car. Il y avait voyagé souvent, quand prendre l’avion était encore normal. Il repensait à sa vie d’avant et au moment où son quotidien avait changé, brutalement. Il se rappelait comment, dix ans plus tôt, un couple d’amis, Samira et Pierre, avait frappé à sa porte, un peu avant minuit. C’était des amis de travail, des connaissances. Il n’aurait jamais cru qu’ils lui accordaient une confiance absolue. Il se douta qu’il y avait un problème quand il entendit Pierre chuchoter, de l’autre côté de la porte « Thomas, ouvre nous s’il te plaît. » Il aurait pu envoyer un message sur Facebook pour prévenir, comme tout le monde. Thomas eut un choc en ouvrant. Pierre avait le visage tuméfié. Ses vêtements et ceux de Samira étaient sales, de terre ou de sang séché, c’était difficile à dire. Surtout, Samira tenait dans ses bras un drap blanc, sur lequel une grande tache rouge et humide s’étendait. Dans le drap, leur fille de six ans, Khadija, que Thomas avait déjà vu quelques fois. Elle avait la tête et le reste du corps en sang. On ne savait pas où était la blessure, ou même s’il s’agissait de son sang à elle. « Prends la et amène la à l’hôpital. Je t’en supplie » lui avait alors dit Samira, les yeux aux bords des larmes. Thomas était paralysé, incapable de réfléchir ou de répondre. Samira continua. « Si nous y allons nous, ils vont nous arrêter. Nous devons partir et reviendrons dans six jours la chercher. » Elle fit mine de donner la fillette à Thomas, qui tendit mécaniquement les bras pour la réceptionner. Il entendit Pierre lui dire merci en lui prenant l’épaule et en le regardant dans les yeux, dans ce qui aurait du être un échange d’amitié virile. Thomas était tellement choqué qu’il ne répondit pas. Le couple partit en dévalant les escaliers. Samira se retourna une dernière fois sur le palier de l’entresol. Elle se tourna vers sa fille avant de disparaître dans la cage d’escalier, vraiment en larmes cette fois. Thomas n’avait jamais revu ni Pierre ni Samira. Il avait été avec Khadija presque tous les jours depuis, jusqu’à l’avant veille.

Le car roulait toujours. Ils étaient maintenant sortis de la ville. La route était large, mais ils ne croisaient quasiment personne. Des deux côtés de la chaussée, la forêt de pins et de bouleaux s’étendait à perte de vue. De nombreux pins avaient des épines oranges et les bouleaux des branches noirâtres et sans feuilles. Ils étaient malades ou morts. Parfois, la forêt disparaissait et laissait apparaître une terre jaune et sablonneuse. Des souches en émergeaient par endroit et les épines de pin parsemaient le sol. On aurait dit une grande plage triste et déserte, sans mer et sans eau. On sentait même de temps à autre l’odeur de résine des conifères fraîchement abattus. Thomas aimait beaucoup cette odeur, mais dans la moiteur du car, il avait l’impression que la résine se mêlait à la crasse et que sa peau collait encore plus à ses vêtements. Après une demie heure de route, le car tourna à droite, sur une route secondaire, plus étroite. Environ deux kilomètres de forêt plus loin, un champ de structures blanches apparu des deux côtés de la route. On aurait dit des panneaux solaires, rangés en lignes de centaines de mètres de longueur, mais leur surface était entièrement blanche. Le blanc était pur et éblouissant, une couleur inhabituelle tant tout, dans la région, était normalement recouvert de poussière ocre de terre.

Sur les sièges derrière Thomas, les autres détenus émergeaient de la torpeur du voyage. Sans qu’ils n’aient dit un mot, Thomas les entendaient regarder autour d’eux, il entendait leurs membres bouger sur leurs sièges, leurs pieds qu’ils dégourdissaient, quelques soupirs et toussotements, un râle suivi d’une toux grasse ‒ probablement la femme blessée deux rangées derrière lui. Puis le camp apparu. On voyait d’abord une clôture surmontée de fil de rasoir. Les extrémités du camp étaient bien visible, on aurait dit qu’il était encerclé par le champ de structures blanches éclatantes. La route asphaltée s’arrêtait devant une grande porte, seule ouverture dans la clotûre, qui devait faire dans les quatre mètres de haut. Des gardes Securitas postés à l’entrée tirèrent la porte pour faire entrer le bus, qui s’arrêta définitivement sur ce qui devait être la place centrale du camp, un grand parking en terre, sur lequel on ne voyait que trois tout-terrains militaires. Droit devant, sur une grande dalle de béton, quelques préfabriqués gris empilés les uns sur les autres tranchaient avec les rangées de grandes tentes en toile bleue foncée, sur lesquelles on lisait des numéros et des inscriptions tracés à la craie blanche.

Le car s’arrêta et les gardes Securitas se levèrent presque en même temps. Ils firent descendre leurs prisonniers devant eux, en file indienne. Thomas se retrouva premier de la file et, une fois le pied à terre, ne sut pas où se diriger. Il sentit son garde Securitas derrière lui qui lui pressa sa matraque dans le dos et le poussa droit devant, jusqu’à l’entrée d’un préfabriqué, où on lui dit d’attendre et de ne pas bouger. Il en profita pour regarder autour de lui. Entre les tentes, il voyait des prisonniers sans uniformes, tellement poussiéreux qu’on ne distinguait pas la couleur de leurs vêtements. Des femmes étaient accroupies devant leurs tentes, quelques enfants courraient dans les allées, le visage plein de poussière, les pieds nus sur la terre dure. Des gardes Securitas scrutaient les allées du haut d’un mirador qui s’élevait à côté de la grande porte, à l’entré du camp.

Thomas n’osait pas se l’avouer, mais il avait eu peur qu’on les transportât en bus pour aller les exécuter en fôret. Arriver dans ce camp était un soulagement. En voyant ces familles, il compris qu’il ne mourrait pas de faim. Il pensa à Khadija. Son téléphone était resté dans la cabane près du lac, là où il s’était fait arrêter. A l’heure qu’il était, le gros porc qui les avait dénoncé l’avait sûrement déjà revendu. Khadija n’avait aucun moyen de le contacter, ni lui de la retrouver. Il n’était pas tout à fait sûr qu’elle aurait essayé de le contacter si elle avait pu, mais cette réflexion le mettait bizarrement mal à l’aise.

Il regarda derrière lui. En file indienne, la vingtaine de prisonniers descendus du bus attendait sous le ciel toujours aussi blanc, dans l’air toujours aussi moite. Les Securitas qui les avaient amenés remontaient à bord du car, qui avait déjà manoeuvré pour repartir. Deux militaires, armés de fusils-mitrailleurs, surveillaient la file. Thomas remarqua que la fille à la compresse pleine de sang posée sur l’arcade n’était plus là. Sans doute à l’infirmerie, ou bien est-elle encore dans le bus en attendant d’être transportée ailleurs. Ou pire.

La porte du préfabriqué s’ouvrit et une voix cria « Lenz! » de manière toute militaire. Thomas s’avança jusqu’à la porte, puis entra dans la pièce climatisée. Derrière un bureau, un militaire avec des épaulettes de lieutenant était assis et regardait l’écran de son laptop. Debout, contre le mur opposé, un autre homme, en civil, sale et couvert de poussière, regardait Thomas. Sous la couche de poussière, on devinait des cheveux frisés, des yeux noirs qui jaugeait le nouveau venu et une barbe coupée à ras sur des joues bouffies. Le lieutenant prit la parole, sans quitter son écran des yeux. « Lenz, vous mettez ça à votre cheville droite », dit-il en lui donnant un bracelet en plastique rouge. Thomas s’exécuta pendant que le lieutenant continuait. « Chichi, tu le prends avec toi, vous faites équipe ‒ récolte et chaux. Maintenant vous foutez le camp. » Thomas était encore en train d’accrocher son bracelet de cheville quand Chichi ‒ apparemment le nom de l’homme poussiéreux ‒ s’avança vers lui, le pris par le bras et l’emmena dehors, s’engouffrer de nouveau dans l’air moite et étouffant.

Chichi tenait toujours le bras de Thomas, et commença à expliquer, sans le regarder. « Personne ne m’appelle Chichi, compris? Pour toi c’est Hicham, et moins tu me parles, mieux je me porte. Vu ta dégaine, tu vas pas faire long feu ici. » Thomas ne répondit pas. Il était vexé d’être pris d’aussi haut. Il avait envie de se justifier, d’expliquer qu’il avait traversé l’Europe pour venir ici, que s’il n’avait pas été dénoncé la veille il serait déjà loin, qu’il avait recueilli et élevé une petite fille musulmane qui l’attendait sûrement dans les environs pour repartir, mais il préféra se taire. Hicham n’avait pas l’air d’être du genre à vouloir argumenter. « On va directement à la chaux. La récolte on commence cette nuit, à 3 heures. Pour manger tu vas là ‒ Hicham indiqua un préfabriqué jouxtant celui dont ils étaient sortis ‒ tu recevras un bouillon et 70 centilitres d’eau deux fois par jour. Tu y vas à l’heure que tu veux, tu montre ton iris à la machine et tu récupères ta bouffe. Y’a pas de plat, c’est à toi de te trouver une gamelle et une bouteille. Y’a pas d’autre source d’eau dans le camp, à toi de voir si tu préfères boire ou te laver. » Thomas essayait d’intégrer les informations d’Hicham les unes après les autres. A la mention de l’eau, il comprit ce qui l’avait troublé en arrivant dans le camp. Nulle part il n’avait vu du linge sécher, des bidons ou même une flaque d’eau.

Hicham marchait d’un pas rapide, Thomas suivait comme il pouvait. Il essayait de rester à côté de lui pour entendre les instructions qu’il donnait. « La chaux, on commence tout de suite. Tu verras, tu as juste à prendre une pelle et à verser la chaux dans la fosse. » Ils marchaient à travers les tentes, en direction opposée à l’entrée. Le camp était beaucoup plus grand que ce que Thomas avait d’abord estimé. Ils devaient être 10 000, peut-être plus. Alors que Hicham terminait sa phrase, la ligne de tentes s’interrompit. Et là, Thomas comprit. Derrière la dernière rangée de tente, presque accolées à la clôture, quatre fosses d’environ vingt mètres sur trois se suivaient. Des planches de bois étaient posées en travers de chacune d’entre elle, dans le sens de la largeur. L’odeur était insoutenable. Acre et pestilentielle, accompagnée du bruit de milliers de mouches qui tournoyaient dans les fosses, au dessus des fosses, autour des fosses, partout. Un brouillard de mouches. Thomas eut un haut-le-coeur. Il en aurait vomi s’il avait eu le ventre plein. Sur une planche, au dessus de l’une des fosses, une femme était accroupie. Elle urinait. C’était les sanitaires du camp.

« Là c’est calme, tout le monde travaille. On n’a pas beaucoup de temps, il faut faire vite avant que les gens reviennent. » Hicham se dirigea vers une brouette pleine de poudre blanche, genre plâtre, garée à côté de la fosse la plus éloignée. « Prends ta pelle et fais attention à pas m’en foutre dessus, ça va me brûler la peau et je risque de pas être content. Ca va, c’est pas trop compliqué? » Ca plaisait à Thomas que Hicham ironise, mais il ne répondit toujours rien, il était trop mal pour oser parler. A chaque fois qu’il avalait sa salive, il sentait l’odeur qui se dégageait des fosses pour s’imprégner dans ses narines et dans sa bouche. Il attrapa simplement la pelle posée contre la brouette et se mit au travail, à côté de Hicham. Il était fatigué, il n’avait rien mangé depuis qu’il avait été retenu dans la tour, en ville, et la poussière le faisait tousser. Mais il voulait montrer qu’il était fort, lui aussi, et essayait de mettre le plus d’ardeur possible dans sa tâche. Alors qu’il avait balancé tout au plus deux pelletées dans la fosse, il sentit que Hicham le regardait.

‒ Tu viens d’en mettre autant là, à l’instant? dit Hicham.

‒ Oui, répondit Thomas, s’attendant à ce que Hicham s’excuse de l’avoir pris de haut un peu plus tôt.

‒ Oh le con! Mais quel con!

Hicham laissa tomber sa pelle et couru loin de la fosse. Une fois à vingt mètres il cria « Mais reste pas là, barre toi! » Thomas rejoint Hicham en courant, sa pelle à la main, l’air ahuri.

‒ Qu’est-ce qu’il se passe? Qu’est ce que j’ai fait? demanda Thomas.

‒ A ton avis, tête de con, pourquoi est-ce qu’on met de la chaux dans la merde? Pour que tu sois pas choqué par la vue quand t’iras te vider tout à l’heure? T’as vraiment rien dans le crâne? La chaux, c’est de l’oxyde de calcium, ça réagit avec l’eau qu’est dans les matières fécales. Ca permet de décomposer tout ça et d’éviter que ça pue encore plus. Mais en réagissant, ça fait de la chaleur, ça bout. Et avec ce que t’as balancé à l’instant, on va avoir droit à une explosion de merde.

Tout en parlant, Hicham regardait fixement le point où Thomas avait lancé ses deux pelletées de chaux. D’un coup, on entendit une petite explosion étouffée et quelques gouttes du contenu de la fosse furent éparpillés là où Hicham et Thomas se tenaient quelques instants plus tôt. « Si tu étais resté là-bas, ça aurait atterri sur toi, dit Hicham, et, plus grave, sur moi. Je sais pas si t’as capté mais on n’a pas de machines à laver ici. »

Thomas reprit le travail aux côtés de Hicham, en faisant attention à bien doser ses pelletées. Il savait que Hicham le détestait parce qu’il était certainement moins bon que son coéquipier précédent. Il se rassurait en se disant qu’il valait mieux être haï qu’ignoré. Au moins, ses ennemis, on pense à eux et on les surveille. Alors que les autres peuvent mourir sur le bord de la route dans l’indifférence générale.

Après plusieurs heures de travail autour des fosses, Hicham fit signe à Thomas d’arrêter. Sa gorge était sèche, la poussière de chaux irritait sa peau, ses muqueuses, ses yeux. Il avait l’impression que son corps brûlait à l’intérieur et à l’extérieur. Et il savait qu’il n’y avait rien pour se laver. Hicham lui indiqua la tente où aller dormir avant de commencer la récolte. Il allait pendant ce temps lui trouver une bouteille en plastique pour qu’il puisse aller recueillir sa ration d’eau. Même s’il le méprisait, Hicham commençait à le prendre sous son aile ‒ sans doute parce que si Thomas faiblissait trop pour travailler, Hicham aurait deux fois plus de boulot. Cette attention avait beau être complètement utilitariste, elle remplit Thomas de fierté.

Les tentes faisaient une vingtaine de mètres de long. Elles ne fermaient pas, on voyait en passant devant chacune d’entre elles des hommes et des femmes allongés, qui dormaient. Thomas reconnu l’une des personnes qui avait voyagé avec lui dans le car, assise devant une tente, le regard vide, sans chaussures. Arrivé dans la tente qu’on lui avait indiqué, Thomas se coucha sur un des matelas qui trainaient à même le sol, mais la poussière le faisait tousser et l’empêchait de dormir. Une femme, assise à l’autre bout de la tente, se leva, pris une petite bouteille d’eau et s’approcha de lui. Elle lui souleva la tête d’une main et le fit boire de l’autre. Elle était maigre, plus maigre que les personnes que Thomas avait vu jusque là, et elle parlait une langue que Thomas ne comprenait pas. Après quelques gorgées, l’irritation s’attenua et Thomas s’endormit.

Il fut réveillé par Hicham, qui lui secouait l’épaule de la pointe du pied. Il faisait nuit, et la tente s’était remplie. Tous les matelas étaient occupés, il y avait des corps partout qui respiraient doucement. « C’est reparti, dit Hicham, lève toi et suis moi, on part à la récolte. » Il marchait devant, avec une petite lampe à LED pour éclairer le chemin. Les gardes postés devant la porte du camp reconnurent Hicham et les laissèrent passer. « Ton bracelet à la cheville, c’est un GPS. Une fois que tu l’a mis, tu ne peux plus l’enlever. Donc tu me suis et tu tentes rien. » La récolte consistait à ramasser la rosée accumulée sur les panneaux blancs que Thomas avait vu en arrivant. Pour chaque panneau, il fallait utiliser un racloir pour faire tomber les gouttes vers le bas, où l’eau coulait dans une rigole et venait goutter dans une petite bouteille d’un demi-litre. Les quelques gouttes de rosée sur chaque panneau remplissaient à peine la moitié des bouteilles. Une fois la rosée du panneau récoltée, il fallait décrocher la petite bouteille et vider son contenu dans un bidon plus grand. Thomas voyait d’autres équipes faire le même travail, leurs petites lampes à LED s’agitant dans la nuit noire, à plusieurs dizaines de mètres au loin. Il voyait aussi des gardes ou des militaires faire des rondes avec des lumières beaucoup plus puissantes, qui l’éblouissaient de temps à autre. « C’était des panneaux solaires avant, commença Hicham. Mais avec la poussière qu’il y a ici, il fallait les laver tous les jours pour qu’ils fonctionnent. Un jour, le commandant a décidé que l’eau valait trop cher pour que ce soit rentable et il a tout fait recouvrir de polystyrène pour faire de la récolte de rosée. Pour l’énergie, on est passé au charbon de bois. Mais au rythme où on va, il n’y aura bientôt plus un hectare de forêt aux alentours. » Ca expliquait les scènes de désolation que Thomas avait vu depuis le bus. Les arbres étaient abattus, coupés puis brûlés pour faire du charbon. C’est à ça que devaient être occupés les autres prisonniers pendant la journée.

‒ Depuis combien de temps es-tu ici? demanda Thomas.

‒ Longtemps, répondit Hicham. Et il ne décrocha plus un mot de toute la nuit.

Après trois jours dans le camp, Thomas commençait à se faire à la routine du travail. Hicham lui avait trouvé une bouteille, une assiette creuse et une cuillère et le distributeur reconnaissait son iris correctement. La moiteur avait cessée, et les nuits étaient presque fraîches. Les horaires de travail décalé lui permettait de ne jamais faire la queue pour manger, quand les prisonniers travaillant au charbon devaient parfois attendre une heure ou plus. On les reconnaissait facilement, ils avaient de la poussière noire sur le corps au lieu de la poussière ocre des autres. Thomas n’avait pas cherché à entrer en contact avec les autres prisonniers, il pensait à sortir d’ici et à retrouver Khadija.

Il repensait au moment où il s’était fait prendre. Il s’en voulait d’avoir baissé la garde à ce point, de s’être laissé aller à faire confiance à ce type qui les hébergeait pour la nuit. Il repensait à leur arrivée près du lac. Comment, descendus de leurs vélos, ils avaient rencontré cet homme qui leur a spontanément proposé de les héberger. Comment l’homme avait engagé la conversation, comment il n’avait pas été dégoûté comme les autres par le visage de Khadija, comment il avait sorti une eau-de-vie pour célébrer leur grand voyage qui touchait presque à sa fin. Et comment il avait fait boire Thomas jusqu’à ce qu’il s’endorme pendant que ce gros type les balançaient aux flics. Avec leur deux vélo, leurs affaires et son portefeuille, il avait touché le jackpot. Peut-être en avait-il vraiment besoin. Ou peut-être qu’il balançait régulièrement les voyageurs aux autorités. C’était le plus probable, vu son talent pour gagner la confiance de ses interlocuteurs et la potence de son eau-de-vie. Peut-être que Khadija lui en voulait de cette erreur. Elle n’aurait pas eu tort.

En dehors des heures de travail, Hicham avait l’air occupé en permanence, visitant des tentes aux quatre coin du camp et saluant presque tout le monde. On aurait dit qu’il parlait toutes les langues. Il était à l’aise avec toutes les coutumes, tantôt serrant les mains, tantôt posant sa paume droite sur le coeur, tantôt joignant les paumes en se courbant légèrement. Thomas avait aussi remarqué qu’il prélevait toutes les nuits un bon litre d’eau de la récolte, dans une bouteille qu’il attrapait par terre, vide, en sortant du camp, qu’il cachait sous sa chemise puis qu’il reposait, pleine, juste avant de rentrer. Il devait avoir un arrangement avec un gardien qui la lui achetait. Ca expliquait qu’il puisse rester aussi joufflu malgré les maigres rations de bouillon du camp.

La quatrième nuit, le temps sec avait provoqué une rosée beaucoup plus abondante que d’habitude. Sur l’un des panneaux, une bouteille était sur le point de déborder. Thomas en profita pour prendre un peu d’eau dans ses mains et se laver le visage. La fraîcheur de l’eau percuta sa peau sale, l’eau coulait sur ses mains en rigoles noires, pleines de poussière, et traçait des rivières sur ses avants-bras. Il se sentit si bien que les larmes lui montèrent aux yeux. Il avait envie de prendre le bidon d’eau qu’ils traînaient avec eux et de se le verser sur la tête, frotter la crasse accumulée dans ses oreilles, entre ses doigts de pieds, sur ses testicules, dans le pli de son bras, sur sa nuque, partout.

Hicham interrompit sa rêverie, comme s’il avait lu dans ses pensées « Calme ta joie tout de suite et continue le boulot! Le commandant sait qu’on doit récolter plus cette nuit, arrête d’en mettre partout! » Il hurlait en chuchotant et semblait encore plus énervé contre Thomas que d’habitude. « Y’en a marre des types comme toi qui sabotent notre boulot! Tu crois qu’on survit comment ici? En prenant des douches à la récolte? Tu crois qu’il est pas au courant que la rosée augmente quand il fait sec, le commandant? » Il était tellement en colère qu’il en oubliait parfois de chuchoter.

‒ Dans ce camp ou à l’extérieur, pour moi, c’est pareil, je m’en sors. Je m’en suis toujours sorti. Mais je vais pas me prendre un coup de taser parce que quelqu’un comme toi me pourrit mon travail!

‒ Quelqu’un comme moi? demanda Thomas.

‒ Oui, quelqu’un comme toi! Un blanc qui s’est toujours très bien accommodé du système, qui en a bien profité, et qui, même ici, dans ce camp de la mort au milieu de rien, reste persuadé qu’il est enfermé par erreur et qu’un militaire va venir le chercher en s’excusant avec des vêtements propres et une cabine de douche! Vous avez toujours été incapables de voir ce qui se tramait, et c’est toujours pareil aujourd’hui! L’oppression des arabes et des noirs, c’est normal, pour vous! C’est normal, qu’on travaille comme des chiens! C’est exactement la même chose que ce que vous avez fait au Cameroun, au Congo, en Namibie, au Togo, partout! Et maintenant que vous êtes là avec nous, vous êtes même pas capable de bosser convenablement et de faire en sorte que cette prison soit vivable! Non, il faut que vous pleurnichiez sur votre sort, que vous ralentissiez les cadences. Et que vous fassiez des conneries!

Après un moment de silence, Thomas osa timidement chuchoter.

‒ J’étais pas au Cameroun, moi, et je travaille bien, non?

‒ T’étais peut être pas au Cameroun, mais t’as fait quoi de tes privilèges? Tu t’es bougé? As-tu seulement pris la peine de comprendre comment on en était arrivé là? T’es ici pour quoi, toi? La loi PNR? Celle sur les déchets? Quel que soit la loi idiote sur la responsabilité environnementale qui t’a fait plonger, au moins ça veut dire que t’en profitais un peu. Moi, je suis là parce que je suis Musulman, parce que je suis dangereux pour vous. Je suis arrivé ici quand toi t’avais encore ta carte Easyjet plus!

Thomas n’avait jamais eu de carte Easyjet plus, mais il ne dit rien et reprit le travail. Il ne voyait pas encore la lueur rouge à l’horizon qu’on percevait timidement au dessus des derniers pins. Bien trop tôt pour que ce fût le lever du soleil.

4.

En quelques jours, Andrée s’était faite à la vie dans la forêt. Elle se sentait à sa place depuis que le chasseur de primes l’avait prise sous son aile, même s’il ne lui avait toujours pas dit son nom. Ils étaient tous les trois dans cette clairière, Andrée, le chasseur de primes, et le petit gros, le violeur, qui était finalement revenu à pied. Elle avait juste peur quand elle croisait son regard, à lui, mais elle pensait qu’il n’oserait pas désobéir à son chef et qu’elle serait tranquille.

Andrée travaillait. Dans ce petit groupe, son rôle était de produire du carburant pour la voiture du chasseur de primes. Dans un container, à quelques dizaines de mètres du premier, elle diluait des graisses, qui lui arrivaient dans des bocaux ou des tupperwares. C’était surtout des huiles, plus ou moins visqueuses, mais elle avait parfois des peaux de poulet, des os ou même des poches entières d’un liquide jaune très gras et très épais. Dans un grand baril en plastique bleu, elle versait le tout et le diluait avec de l’essence de térébenthine. Elle touillait la mixture avec une grosse branche, pompait le liquide, le filtrait dans un autre baril, puis recommençait. Les graisses sentaient mauvais. Ses mains puaient et, ici comme ailleurs, l’eau était trop rare pour qu’elle se les lave avec. Elle se frottait les doigts et jusqu’aux avants-bras avec des feuilles mortes et des épines qu’elle trouvait par terre, à l’extérieur du container. Ca faisait rougir la peau et n’enlevait pas beaucoup de graisse, mais c’était mieux que rien. Les vapeurs d’essence la faisaient parfois saigner du nez. Le chasseur de primes lui avait dit qu’elle ne craignait rien et qu’elle n’avait pas besoin de gants. Au ton qu’il avait employé, ça aurait pu vouloir dire qu’elle ne craignait rien parce que l’état de sa peau ne pouvait pas empirer. Mais Andrée avait sa place. Elle passait ses journées seule dans le container, elle s’y sentait presque chez elle. La nuit, le chasseur de primes l’enfermait à l’intérieur, elle y dormait sur un minuscule matelas posé à même le sol. Elle avait vomi une fois au réveil à cause des vapeurs d’alcool, mais elle se disait qu’elle s’habituerait et que ça passerait.

Elle devait aussi surveiller le feu sous un alambic qui prenait toute la place au fond de la pièce. Dans un cube de béton de la taille d’une petite table, un foyer de charbon de bois faisait chauffer un ballon en métal, duquel s’échappait un grand tube qui circulait dans tout le container avant de terminer sa course dans un seau en plastique, où le liquide gouttait. Le chasseur de primes y fabriquait tantôt du solvant à partir de la résine des pins alentours, tantôt de l’alcool à partir de sucre en poudre. Il avait expliqué à Andrée comment tout ça fonctionnait. Un chimiste d’un camp de travail aux environs, un certain Hicham, l’avait aidé à tout mettre en place. Il lui échangeait régulièrement de la nourriture contre l’alcool qu’il produisait là. Elle n’avait pas exactement compris comment la résine de pin se transformait en solvant, comment le sucre se transformait en alcool ni comment le moteur du tout-terrain avait été modifié pour rouler avec le mélange de graisses plutôt que de l’essence normale, mais elle faisait bien son boulot. Le chasseur de primes l’avait même félicitée et lui avait promis qu’il lui apprendrait bientôt à conduire.

Il fallait juste faire attention à l’empreinte thermique. Le toit du container était recouvert de plusieurs couches de feuilles brillantes pour éviter de se faire débusquer par les caméras infrarouges. Le chasseur de primes appelait ça du polyéthylène-quelque-chose mais on aurait surtout dit de l’aluminium, ou des couvertures de survie. Tout ça était à son tour recouvert de feuilles mortes pour éviter de trop briller au soleil pour les caméras standards. La cheminée qui évacuait la fumée de l’intérieur du container était un tuyau long d’au moins quatre mètres, contorsionné en plusieurs endroits, pour que la fumée soit moins chaude au moment de sortir. Si Andrée voyait un drone survoler la forêt, elle devait courir dans son container et y diminuer le feu de l’alambic au minimum. Mais comme elle restait le plus souvent à l’intérieur, cette règle n’était pas trop contraignante. Le chasseur de primes, lui, passait le plus clair de son temps sur son laptop. Il disait qu’il était contracteur chez Securitas et G4S, mais il avait surtout l’air de vivre de combines pas très légales pendant que son homme de main, le violeur, récoltait la résine des pins ou allait ramasser du bois.

Quand elle n’était pas occupée à malaxer de la graisse dans un baril pour fabriquer du diesel, Andrée reprenanait le livre qu’elle trimbalait dans son sac, son seul livre, sa méthode de suédois. Elle aurait préféré faire ça sur un téléphone ou une tablette, comme tout le monde, mais elle n’en avait pas et, tant qu’elle n’aurait pas d’identité légale, elle ne pourrait pas en avoir. Elle n’avait pas d’autre choix que d’utiliser des livres et, comme on n’éditait plus de méthodes de langue en papier depuis longtemps, elle avait peur que son suédois soit complètement suranné quand elle arriverait là bas. Un soir, elle répétait à haute voix une conversation du bouquin (elle les connaissait toutes par coeur), quand le chasseur de primes la surprit. Elle se sentit idiote, à se dire à elle même que oui merci, il y avait une quantité de choses qu’elle aimerait bien acheter (« Ja tack! Det är en mängd saker jag skulle vilja köpa ») et que le rayon des objets artisanaux se trouvait au sous-sol (« Hemslöjdsavdelningen ligger en trappa ner »). Peut-être que le chasseur de primes en avait entendu plus. A la surprise d’Andrée, il ne le pris pas mal, au contraire.

‒ Ton suédois est vraiment très bon! C’est là bas que tu veux aller alors, comme les autres?

‒ Oui, c’était notre projet, avec Thomas, qui s’est fait arrêter, répondit Andrée. Elle parlait à voix basse, en regardant ses pieds.

‒ Tu sais, j’ai suffisamment d’amis entre ici et la Mer Baltique pour que tu puisses y rentrer sans problème. Qui sait? Tu pourrais peut-être même y aller en avion!

Il disait ça d’un air jovial, on aurait dit qu’il souriait tendrement. « Continue à bien travailler ici et je verrai ce que je peux faire pour toi. » Depuis cette conversation, Andrée se sentait vraiment bien. Les vertiges qui la prenait au dessus du baril de graisse semblaient plus légers. Elle s’imaginait sa vie en Suède. Elle travaillerait dur et pourrait avoir son appartement en ville, avec l’eau courante. Elle pourrait peut-être même faire des études, devenir médecin, ou avocate. Et quand elle serait riche, elle pourrait se payer toute la chirurgie nécessaire pour que son visage devienne normal. Et les gens dans la rue lui diraient « Hej, är det bra? » et elle répondrait « Tack, jag mår bra » comme elle l’avait appris dans sa méthode. Et en le disant, elle ferait onduler ses cheveux, car elle en aurait, beaucoup, et ils seraient blonds. Et un jour elle rencontrerait un Gustav, ou un Lars, ou un Jens, et ils seraient heureux, ensemble, et peut-être qu’ils auraient des enfants, et elle ne les abandonnerait pas. Et si on la rejetait parce qu’elle était trop laide, ou trop étrangère, il y avait en Suède suffisamment de toilettes à nettoyer ou de moquette à aspirer pour qu’elle puisse vivre normalement, sans se cacher. Et même si on ne voulait pas d’elle tout en bas de l’échelle, elle pourrait toujours devenir Andrée, la coupeuse de routes. Elle ferait peur aux conducteurs, et mêmes les voitures automatiques seraient obligés de s’arrêter quand elle se tiendrait en face d’elles, puisque leurs ordinateurs de bord ne pourraient pas reconnaître son visage. Alors elle pointerait son arme, car elle en aurait une, sur les passagers, et ils feraient ce qu’elle voudrait. En Suède, il y avait plus qu’ici, tout le monde le savait, et elle aurait sa part de richesse, que les Suédois le voulussent ou non.

Elle se surprenait à ne pas intégrer Thomas à ses rêves de Suède, comme si elle en avait déjà fait le deuil, moins d’une semaine après qu’ils eurent été séparés. Si Thomas n’avait pas fait une confiance aveugle à ce type près du lac, ils seraient déjà arrivés. C’était de sa faute si elle était maintenant prisonnière et lui sans doute mort, ou enfermé quelque part. Elle était plus méfiante que lui, pensait-elle, et elle avait bien raison.

Un soir, une semaine après sa capture, le chasseur de primes vint la voir. Elle était encore occupée à mélanger des corps gras et de l’essence de térébenthine dans son gros baril de plastique bleu. Il marchait vite et avait perdu toute son attitude décontractée. A la place, il était nerveux, stressé.

‒ J’ai fait faire un test ADN sur toi, “Andrée Lenz”. Tu t’es bien foutue de ma gueule. Tu t’appelles Khadija Benboulaoui!

A peine eut-il prononcé ce nom qu’Andrée sentit la rage et les larmes monter en elle. Elle prit le rebord du baril à deux mains et, en tirant très fort vers elle, le fit basculer. Il tomba et répandit son mélange puant sur le sol. Les pieds d’Andrée furent recouverts des graisses encore solides. Il y avait des éclaboussures partout. Sur son pantalon, sur les murs et sur le visage du chasseur de primes. Andrée avait les poings serrés, tous les muscles contractés. Elle voulait renverser les autres barils, les pots, elle voulait prendre le tuyau de l’alambic et le casser sur le sol. Elle voulait taper les murs, cogner le chasseur de primes, qui n’allait jamais l’emmener en Suède, maintenant. Elle ne savait même pas quoi dire, elle voulait crier mais elle ne pouvait pas, comme si sa gorge refusait de lui obéir. Sa rage ne dura pas longtemps. Le chasseur de primes se ressaisit après un moment de surprise, dégaina son taser et tira, en plein dans le ventre. Andrée tomba net.

Elle se réveilla dans la voiture, sur la banquette arrière. Il faisait encore nuit noire, mais on sentait l’aube qui se levait. Le chasseur de primes était seul au volant et s’aperçut tout de suite qu’elle ne dormait plus. Il était comme électrisé, sa main droite tapotait nerveusement sur le levier de vitesses. « Ah tu m’as bien eu, hein! Je t’ai nourri pendant une semaine alors que t’es qu’une sale arabe, qui m’a foutu en l’air 100 litres d’essence! Je t’emmène chez les flics, ils seront moins gentils, surtout moins cons que moi! J’ai bien envie de te crever les yeux avant, ça va pas les gêner, ça. » Andrée ne répondit rien. Elle savait que ça ne servirait à rien. Il continua. « Et t’ira jamais en Suède, pauvre idiote! Pourquoi, à ton avis, est-ce qu’ils me payent autant à chaque fois que j’apporte un migrant au camp? Les Suédois ne veulent pas des gens de ton espèce. » Elle voulait pleurer et regardait fixement la route, éclairée par les phares.

C’était étrange, on aurait dit qu’il y avait du brouillard, alors que ça faisait plusieurs jours que le temps était très sec.

5.

Soudain, sur le bord de la route, dans la lumière des phares, entre deux nappes de brouillard, elle vit une silhouette de dos, qui marchait en boitant. Elle reconnut immédiatement Thomas. « Arrêtez-vous! » cria Andrée. « Arrêtez-vous! » Elle secouait le siège du conducteur des deux mains. « C’est toi qui va t’arrêter tout de suite, oui! » répliqua le chasseur de primes en la repoussant vers l’arrière de sa main droite, pendant que la gauche tenait le volant. Il se retourna tout en essayant de regarder la route et mit sa main sur la tête d’Andrée, sa paume sur son visage. Une fois la tête repoussée en arrière, il saisit ses mains pour leur faire lâcher prise sur le siège. Mais Andrée ne lâchait pas. Elle avait plus de ténacité que lui de force, et elle continuait à serrer l’appuie-tête du siège conducteur et à crier.

Alors que la rage avait pris le dessus, Andrée passa sans réfléchir son bras droit autour du cou du chasseur de primes. Elle tenait son poignet droit avec sa main gauche et commença à tirer. Le chasseur de primes comprit trop tard ce qui lui arrivait. Il essaya d’arrêter le véhicule pour pouvoir repousser Andrée des deux mains mais l’emprise du bras d’Andrée sur sa trachée était trop forte. Il se faisait étrangler par une gamine. Sa vision devint trouble, il voyait des étoiles à travers le pare-brise. Un acouphène couvrit le bruit du moteur, il commençait à paniquer. Puis il s’évanouit. La voiture continua quelques secondes en ralentissant, déborda sur le bas-côté et s’arrêta en percutant le talus qui bordait la forêt. Le choc ne réveilla pas le chasseur de primes, mais rinça immédiatement la rage d’Andrée. Elle enleva son bras et la tête du chasseur de primes tomba lourdement sur le volant. Elle avait peur qu’il se réveillât. Il fallait qu’elle parte, vite. Elle se fit glisser sur la banquette arrière et chercha sur le siège passager le mécanisme pour le faire basculer. Elle n’arrivait pas à ouvrir la porte avant droite mais, comme il n’y avait pas de fenêtre sur la portière, elle put s’extraire de l’habitacle en s’agrippant au toit. Une fois les deux pieds sur le sol, elle commença à courir vers l’endroit où elle avait vu Thomas.

« Thomas! Thomas… Viens! » Elle criait en courant, tout en se retournant en direction de la voiture. « Andrée! Par ici! » Elle vit Thomas, derrière un arbre, allongé par terre. « Je me suis caché quand j’ai vu la voiture ralentir, dit Thomas, aide moi à me relever, j’ai une cheville de foutue ». Andrée couru vers lui et prit la main qu’il lui tendait. Il était plus sale qu’elle ne l’avait jamais vu, les vêtements recouverts de poussière et d’aiguilles de pin. Il puait, mais elle aussi. Une fois debout, ils se sentirent mal à l’aise. Andrée espéra qu’il la prenne dans ses bras, comme ils faisaient dans les films. De son côté, Thomas voulu dire « Ca va? » mais ce n’était pas la phrase appropriée pour une telle la situation. Il souriait pourtant, il était heureux de revoir Khadija. Andrée. Aucune importance. Il fallait partir et continuer à avancer.

‒ La voiture, on peut la prendre? demanda-t-il à Andrée.

‒ Il y a un type dedans, je crois qu’il a perdu connaissance.

‒ Donc on peut la prendre.

Il essaya de courir vers la voiture, mais sa cheville lui faisait trop mal. Andrée lui offrit son épaule en guise de canne et ils boitèrent ensemble le plus vite possible la cinquantaine de mètres qui les séparait du véhicule. Le chasseur de primes était toujours avachi sur le volant, le moteur tournait. L’un des phares ne fonctionnait plus, mais la voiture n’aurait aucun mal à rouler. Thomas ouvrit la portière et, en se sentant très sûr de lui, dit à Andrée:

‒ On le tire par terre, on monte à l’intérieur et on file!

Thomas prit le chasseur de primes à l’épaule, Andrée au bras. Ils le firent tomber et il percuta le sol la tête la première. S’il se réveillait maintenant, il les frapperait tous les deux. Alors que Thomas se hissait déjà sur le siège du conducteur, elle se baissa pour prendre le taser que le chasseur de primes avait toujours à la ceinture, releva d’un geste du pouce la sécurité, comme elle l’avait vu faire plusieurs fois, visa le corps étendu par terre et tira en plein dans son dos. Les muscles se contractèrent quelques secondes, mais il ne bougea pas. Andrée fit le tour de la voiture en courant et s’installa côté passager. Elle n’avait pas encore fermé sa portière que Thomas avait déjà passé la marche arrière pour reprendre la route.

Thomas avait reconnu immédiatement le modèle, une Suzuki Jimny, un vieux tout-terrain qu’il avait déjà conduit, avant. Le moteur faisait un bruit terrible alors que la voiture ne dépassait pas les 50 kilomètres heure. Le compteur indiquait 600 000 kilomètres. La voiture ne tiendrait peut-être pas longtemps, mais il y croyait. Il sentait que la chance avait tournée. Par sa faute, ils avaient été pris après que le type les eut dénoncé dans la cabane au bord du lac. Maintenant, il pouvait se racheter. Sa cheville droite lui faisait horriblement mal, mais il trouvait la force de garder le pied appuyé sur l’accélérateur en pensant à la revanche qu’il était en train de prendre.

Une ou deux minutes après avoir démarré, alors qu’ils n’avaient pas dit un mot, Thomas exposa son plan:

‒ Il y a un gigantesque incendie pas loin, qui se rapproche. C’est pour ça qu’il y a autant de fumée. Si la voiture tient le coup, on peut aller jusqu’à la ville, on y sera à l’abris. J’y ai encore des contacts, on pourra se reposer un peu et se laver. Ca va nous faire du bien.

‒ Qu’est-ce que tu as à ton pied?

‒ J’étais enfermé dans un camp, je me suis évadé cette nuit avec le type qui travaillait avec moi. Ils m’avaient mis un bracelet GPS à la cheville. Je l’ai sectionné en le frottant contre des pierres, dans la forêt, si bien qu’un peu de peau est parti avec. Ca saigne mais ce n’est rien, ça va vite cicatriser.

Andrée savait quand Thomas mentait. Elle voyait qu’il souffrait. Elle voulait lui dire qu’elle n’était plus une petite fille à qui il fallait cacher la vérité, qu’elle pouvait comprendre et même aider. Mais elle n’osa pas.

‒ Et ce type dont tu parlais, demanda Andrée pour rompre le silence qui pesait à nouveau dans la voiture, tu en as fait quoi?

‒ Il est parti de son côté, il m’a dit qu’on aurait plus de chances de s’en sortir si on était seuls. C’est grâce à lui que j’ai pu m’enfuir. Dès qu’il a compris que c’était un incendie à l’horizon, il a décidé de se faire la malle. Il m’a dit que le camp n’avait aucune protection pour les incendies, qu’ils allaient mourir de toutes façons s’ils restaient sur place et qu’il valait mieux risquer de fuir et de se faire tirer dessus. On a eu de la chance. J’espère qu’il est toujours vivant, lui aussi.

Le jour s’était maintenant levé complètement. Tout nageait dans la fumée blanche. On distinguait à peine la cime des arbres. Alors qu’ils se rapprochaient de la ville, ils dépassaient des petits groupes d’hommes et de femmes qui marchaient dans la même direction. Certains faisaient des signes, criaient de les prendre avec eux. Un homme avait couru longtemps derrière la voiture, en criant que sa mère ne pouvait plus marcher, qu’elle avait besoin d’aide pour être transportée à la ville. Il y avait parfois des enfants. C’était dur, mais ils ne pouvaient pas s’arrêter. S’arrêter, c’était prendre le risque que quelqu’un les dégage de la voiture à leur tour. Et de toutes façons, ils ne pourraient pas emmener tout le monde. Andrée regardait droit devant, elle n’avait pas l’air très touchée par le spectacle qui se déroulait sur le côté.

Alors qu’ils ne devaient plus être très loin de la ville, Thomas aperçu un convoi de grosses voitures arrivant rapidement dans le rétroviseur. Des voitures pareilles, c’était forcément le gouvernement, ou au moins la police. « S’ils nous cherchent, c’est foutu » dit Thomas à voix haute. Andrée se retourna, mais ne dit rien. La dizaine de véhicules du convoi dépassa la petite Suzuki sans bruit. Des voitures électriques, à conduite automatique et aux vitres teintées. Thomas était rassuré. Si on ne les recherchait pas encore, c’était sans doute que tout le monde se préparait à lutter contre l’incendie. Ils allaient pouvoir profiter de la désorganisation pour entrer dans la ville.

‒ On dirait qu’ils ne s’intéressent pas à nous. Tu es contente? Dans moins d’une semaine, on sera en Suède! On pourra même y aller en voiture, avec de la chance. Thomas essayait d’engager la conversation avec Andrée. Il savait que l’adolescence était une période difficile, il l’avait lu dans un article sur les relations père-fille. Il fallait qu’il valorise la féminité d’Andrée, qu’il accepte qu’elle plaise à d’autres hommes tout en restant proche d’elle. Mais voilà, Andrée n’était pas sa fille et il n’avait pas trouvé d’article sur les relations “homme-enfant défigurée abandonnée par ses parents en fuite”.

‒ Oui, c’est super, se contenta de répondre Andrée. Elle voulait raconter ce qu’elle avait vécu pendant la semaine où ils avaient été séparés, mais les mots ne venaient pas. Et Thomas avait sans doute souffert beaucoup plus qu’elle. Elle n’avait pas été dans un camp de prisonniers, elle aurait même pu s’enfuir si elle l’avait voulu! Il aurait suffit qu’elle parte pendant que le chasseur de primes avait le dos tourné, elle aurait même pu embarquer un bidon d’alcool comme monnaie d’échange. En pensant cela, elle se disait qu’elle n’était pas à la hauteur. Les Suédois avaient raison de vouloir l’empêcher de venir.

Ils étaient maintenant dans la banlieue de la ville. Des entrepôts et des bâtiments industriels bordaient la route. On ne distinguait que leurs façades, le reste était pris dans la fumée. Sur la gauche, Thomas vit un parcours de golf, entouré d’une clôture presque aussi haute que celle du camp. La pelouse était verte. Tellement verte que c’en était une insulte à tous ceux qui passaient devant avec la gorge sèche, ceux qui n’avaient qu’un litre et demi par jour. Il essaya de calculer ce qu’ils récoltaient en rosée au camp. C’était possible que toute leur production ne suffît pas pour entretenir ce green. Peut-être que toute l’eau qu’il avait récoltée ces derniers jours avait été versée sur ce gazon. Plus jeune, Thomas aurait senti la colère monter en lui en voyant ça. Maintenant, il se contentait de secouer la tête. Il avait beau essayer, il ne comprenait pas comment un humain pouvait vouloir en humilier un autre à ce point. Les riches devaient être bien malheureux en jouant au golf derrière ces barbelés. Ou peut-être qu’ils ne savaient pas. Qu’ils ne voulaient pas savoir ce que coûtait leur luxe.

Il y avait de plus en plus de monde sur le bord de la route. En voyant la voiture arriver, certains se mettaient carrément en travers, obligeant Thomas à donner des grands coups de volant et de klaxon pour passer. Au loin, à travers la fumée, Thomas vit les feux arrières d’une grosse voiture. Le convoi qui les avait dépassé un peu plus tôt était immobilisé sur la chaussée. Autour, des groupes de piétons s’étaient formés, c’était maintenant une foule. Quelque chose bloquait. Un checkpoint. On distinguait à travers la fumée des barbelés posés sur la chaussée et une voiture militaire qui barrait la route. Un militaire discutait avec quelqu’un dans la voiture de tête du convoi. Les autres militaires contrôlaient les piétons et tentaient de les organiser en une seule queue. Ils ne laissaient entrer personne dans la ville. Les piétons prenaient un chemin sur la droite de la route après vérification d’identité par un militaire, sans doute vers un camp provisoire pour personnes déplacées. Hors de question pour Thomas de se retrouver là dedans. Dès qu’ils l’auraient identifié, ils l’enverraient en prison. Au milieu d’un incendie de cette taille, cela voulait dire, la mort.

Dès que le convoi repartit, Thomas embraya. Il ne réfléchit pas, il fallait passer avec eux. Les voitures électriques accéléraient rapidement. Thomas avait le pied à fond sur l’accélérateur, il voyait une fumée noire dans le rétroviseur sortir du pot d’échappement de la Suzuki. Il jeta un coup d’oeil à Andrée, elle souriait d’excitation. Au bout d’une poignées de seconde, la voiture était au niveau du checkpoint. Les grosses berlines électriques avait déjà creusé l’écart, mais pas assez pour que les militaires aient eu le temps de repositionner les barbelés en travers de la route. Thomas continua à accélérer, en essayant de se donner l’air le plus sérieux possible. Comme s’il avait une chance qu’on le prît pour la onzième voiture du convoi. Un militaire cria à leur passage. « Halte! » Mais ils n’avaient qu’un véhicule, et la foule des piétons s’agitait, criant à l’injustice en voyant que deux personnes hirsutes dans un tout-terrain crasseux pouvaient entrer en ville quand eux devait se contenter d’un bidonville à ses portes.

Déjà, Thomas et Andrée ne voyaient plus ni les voitures devant, ni le checkpoint derrière, trop loins dans la fumée. Thomas éteignit les phares. Andrée s’était retournée sur son siège et scrutait la brume. « Ils ne nous suivent pas! On est dedans! » Elle jubilait et criait presque. Thomas souriait, riait, en tenant le volant à deux mains. Il posa sa main sur l’épaule d’Andrée et lui dit:

‒ Il ne nous reste plus qu’à nous débarrasser de cette voiture et espérer que mes amis valent encore quelque chose! Et rassieds toi correctement, ça serait dommage de se faire arrêter parce que tu n’as pas ta ceinture.

6.

La ville n’avait pas vraiment changée. Thomas reconnaissait les rues, il s’y repérait encore assez bien. Il y avait moins de voitures que la dernière fois qu’il était venu, il y a une dizaine d’années. Mais il était six heures et demie du matin, c’était sans doute normal. Ou bien les habitants avaient-ils déjà reçu l’alerte de l’incendie et restaient-ils chez eux jusqu’à ce que la fumée se dissipât. Thomas remarqua que l’herbe des parcs où ils venaient autrefois pic-niquer le week-end était jaune, là où il en réstait. Ils avaient arrêté d’arroser. Les fontaines aussi ne fonctionnaient plus. Mais à part ça, rien n’avait vraiment changé.

« On va aller chez Sylvia, c’est une vieille amie, dit Thomas, une avocate. Je vais laisser la voiture un peu plus loin pour éviter que l’on soit trop près quand les flics la trouveront. » Il s’engagea dans une petite rue pavée et arrêta la voiture contre le trottoir. Il laissa les clés sur le contact, en espérant que quelqu’un la vole et la déplace à son tour. Mais dans ce quartier cossu, cela devait faire belle lurette que personne n’avait conduit une voiture sans pilote automatique. Ils ne pourraient sans doute pas la démarrer s’ils essayaient.

‒ Suis moi et garde la tête baissée. Les caméras de surveillance ne peuvent probablement pas détecter les visages avec toute cette fumée, mais on ne sait jamais.

Ils se mirent en route. Après quelques pas, ils se rendirent compte du problème. Ils étaient tous les deux terriblement sales et, même s’ils s’y étaient habitués, ils puaient à dix mètre à la ronde. Surtout, la cheville de Thomas saignait toujours et le faisait boiter de plus en plus. Une femme émergea de la fumée devant eux, elle faisait faire à son petit chien sa promenade matinale. Elle avait une trentaine d’années tout au plus et portait un masque anti-pollution sur le visage. Elle s’arrêta au niveau de Thomas et d’Andrée pour les dévisager. Les deux continuaient péniblement à avancer, l’épaule d’Andrée servant à nouveau de canne à Thomas. Ils regardaient leurs pieds en essayant d’ignorer la passante.

‒ Ca va? Vous avez besoin d’aide? demanda la trentenaire.

‒ Oui, merci! dit Thomas en tournant brièvement la tête. Il tenta un sourire mais tous les muscles de son visage étaient contractés de douleur. La manoeuvre s’avéra contre-productive.

‒ Oula, mais ça ne va pas du tout, il vous faut un médecin! dit-elle quand elle vit les tâches de sang au bas du pantalon de Thomas.

‒ Surtout pas! Elle avait déjà sorti son téléphone de sa poche quand Thomas et Andrée se retournèrent, paniqués. Elle commençait à comprendre la situation.

‒ Bien… pas de médecin. dit-elle. Laissez-moi quand même vous aider, je peux vous porter. Je ne dirai rien à personne.

‒ On peut vous faire confiance, mais pas à votre téléphone. Que vous preniez un itinéraire différent pour votre promenade va se voir et provoquer une alerte, dit Thomas.

‒ Ne dites pas de bêtises, la police ne surveille pas mes promenades, je ne suis pas assez intéressante pour eux.

Thomas ne réfléchit pas longtemps. Même si elle était de bonne foi, son téléphone enregistrerait l’adresse où ils se rendaient. Si une caméra thermique les prenait tous les trois, une avec téléphone et deux sans, elle enverrait sûrement un ordre à la patrouille de police la plus proche pour qu’ils procèdent à un contrôle d’identité. D’un autre côté, il lui faudrait une heure pour arriver chez Sylvia sans aide. C’était plus risqué.

‒ D’accord, donnez moi votre bras, finit par dire Thomas. C’est vraiment très gentil de nous aider.

Ils marchaient tous les trois aussi vite que la cheville de Thomas le permettait. Thomas au centre, Andrée à sa gauche, la femme à sa droite, la laisse du chien autour du poignet d’Andrée. A chaque carrefour, Thomas donnait la direction à suivre. Une vingtaine de minutes plus tard, Thomas indiqua qu’ils étaient arrivés.

« Bonne chance, dit la trentenaire en reprenant son chien. Que Dieu vous vienne en aide! » Andrée la remercia et ajouta à voix basse que son Dieu pouvait aller se faire foutre. Mais la femme ne l’entendit pas, elle était repartie et était déjà presque invisible dans la fumée. Thomas trouva Sylvia sur l’interphone et fut rassuré de voir qu’elle n’avait pas déménagé depuis tout ce temps. Il sonna.

« Sylvia? C’est Thomas. Thomas Lenz. Tu peux me laisser entrer? » Personne ne répondit mais la porte s’ouvrit. Par chance, l’ascenseur fonctionnait encore. Thomas se souvenait de l’étage, troisième à droite. Il frappa à la porte. Une femme ouvrit. Elle vit Thomas, poussiéreux, sale, une jambe en sang, et une gamine difforme aux vêtements pleins de graisse. Elle fut décontenancée quelques secondes, mais repris le dessus.

‒ Vous êtes bien matinaux! Je vous sers un café? lança-t-elle en souriant.

‒ Avec plaisir, merci. C’est vraiment très aimable à toi, répondit Thomas. Il entra dans l’appartement, suivi d’Andrée. Je te présente Andrée, ma fille adoptive, poursuivit-il. Andrée, voici Sylvia, une amie.

‒ Tu peux dire qu’on a couché ensemble, va, ça va pas la choquer. T’as quel âge, Andrée?

Sylvia commença à discuter avec Andrée, sans poser plus de questions. Thomas était soufflé, elle n’avait pas changée en dix ans. Il profita qu’elles s’étaient assises à la table de la cuisine pour s’esquiver et aller prendre une douche, la première depuis plus d’une semaine. Il avait imaginé ce moment depuis qu’il s’était réveillé dans la tour où on le retenait pendant sa garde à vue. Mais en se déshabillant, il était déçu d’être trop fatigué pour pouvoir en profiter. Une fois sous la douche, l’eau brûlait sa cheville en sang. La douleur était trop forte pour qu’il appréciât l’eau qui rinçait la poussière accumulée dans ses cheveux, les croûtes qui tombaient les unes après les autres et libéraient sa peau. Une fois séché, il trouva des compresses de gaze à mettre sur sa plaie. Les compresses rougirent vite mais semblaient contenir l’hémorragie. Il se regarda dans la glace, serviette autour de la taille. Même s’il avait presque cinquante ans, il n’était pas encore vieux. Avant son arrestation, il aurait pu penser pouvoir encore plaire à Sylvia. Mais les quelques jours au camps avaient fait fondre ses muscles. Des hématomes parsemaient ses bras maintenant maigres. Des petits points rouges étaient visibles sur la peau distendue de son torse. Maladie ou allergie à la chaux, peut-être. Il aurait fallu aller voir un médecin. Mais il fallait en trouver un qui acceptât les fugitifs, c’était trop risqué pour le moment. Son corps, qu’il avait pris tant de peine à modeler ces trente dernières années, dont il était fier, l’avait abandonné en une petite semaine. En le regardant, la pensée même d’une activité sexuelle, avec Sylvia ou une autre, était inconcevable.

‒ Alors, il est comment, comme père, Thomas? demanda Sylvia à Andrée en lui versant une tasse de café, dans sa petite cuisine.

‒ C’est pas vraiment mon père, se contenta de répondre Andrée. Elle regarda sa tasse, sur laquelle on pouvait lire “Keep calm and carillon” en majuscules blanches sur fond rouge, qu’elle lut sans comprendre. Elle porta la tasse à ses lèvres et souffla sur le café chaud.

‒ C’est qui alors? Raconte!

‒ Il m’a recueilli quand j’avais six ans, mais il ne pouvait pas m’adopter parce que mes parents ont disparus. Ils n’ont jamais été déclarés morts. Peut-être même qu’ils sont encore en vie quelque part. Andrée parlait sans trahir aucune émotion.

‒ Et là, vous êtes… en vacances tous les deux? demanda Sylvia d’une voix faussement innocente.

‒ On va en Suède, répondit Andrée, d’une voix toujours monocorde. Elle était contente d’être dans cet appartement, elle s’y sentait en sécurité et Sylvia était chaleureuse. Elle aurait bien aimé qu’elle devînt son amie. Elle voulait faire la conversation, discuter, mais elle n’avait jamais appris. Il n’y avait jamais eu beaucoup de visites chez Thomas. Andrée pensait qu’elle lui faisait honte, que c’était pour ça qu’il n’invitait jamais personne. Alors elle parlait peu, mais elle essayait d’écouter du mieux qu’elle pouvait.

‒ En Suède? C’est épatant, ça, reprit Sylvia. Ils disent dans les journaux que c’est devenu un pays très dynamique avec le réchauffement! Le “miracle scandinave”, ils appellent ça.

‒ Au nord de la Suède, les immigrants peuvent avoir un terrain gratuitement, il paraît. Thomas veut qu’on construise une ferme.

‒ Et pourquoi vous n’y allez pas en avion, en Suède?

‒ On n’a pas le droit, répondit Andrée. Mes parents étaient musulmans. Alors je n’ai pas la bonne identité. Et pas de passeport.

‒ Alors vous êtes venus à pied, jusqu’ici?

‒ On est partis à vélo. On a roulé quinze jours jusqu’à un lac, pas loin d’ici, où un type nous a dénoncé. Thomas a été mis dans un camp et moi j’étais prisonnière d’un autre type. Ce matin, on a réussi à s’enfuir.

Sylvia ne continua pas la conversation. Elle luttait contre sa propre curiosité mais elle savait qu’elle les protégeait en sachant le moins possible. Elle avait perdu son sourire bienveillant, mais Andrée ne le vit pas, elle regardait toujours sa tasse. A cet instant, Thomas sortit de la douche, et demanda s’il pouvait à tout hasard emprunter des vêtements propres. Pendant qu’Andrée prenait son tour à la salle de bains, Sylvia ramena un vieux pantalon de toile et un T-shirt jaune vif.

‒ Je suis désolé de débarquer chez toi à l’improviste, dit Thomas lorsqu’elle se rassit à la table de la cuisine, on te fait courir un vrai danger en étant ici. On ne va pas traîner.

‒ Tu rigoles, c’est un plaisir de t’aider. Vous pouvez rester dormir ce soir si vous voulez!

Thomas reprit: ‒ J’ai encore un service à te demander. Pour payer la traversée de la mer Baltique, il faut que j’aille récupérer de l’argent chez un hawaladar…

‒ Un quoi?

‒ Un hawaladar, c’est un type qui fait la hawala. C’est une manière de faire circuler de l’argent sans passer par les banques. En partant, j’ai vendu tout ce que j’avais pour payer le voyage. Je n’allais évidemment pas partir avec tout l’argent sur moi, et en étant fugitif, je ne pouvais pas utiliser les banques. J’ai tout donné à un hawaladar et indiqué combien je devais retirer dans chaque ville où nous nous sommes arrêtés. Il m’a donné la liste des personnes chez qui aller pour récupérer l’argent, moins une commission évidemment. Comme quoi, ils peuvent mettre tous les arabes dans des camps mais ils seront incapables d’incarcérer leurs idées!

‒ Et il est où, ton ‘awaladdin?

‒ Pas loin d’ici. Mais j’ai peur qu’une caméra me reconnaisse et que les flics me reprennent si j’y vais. Tu pourrais y aller à ma place? C’est là, et il faudra donner ce mot de passe. Thomas écrivit l’adresse sur un papier posé sur la table.

‒ Tu rigoles? s’exclama Sylvia lorsqu’elle le lut. Ce type est procureur, il ne peut pas faire partie de ton réseau de trafiquants, ce n’est pas possible!

‒ Et pourtant… Thomas la regarda en ayant l’air faussement désolé. Il souriait car il savait bien que Sylvia n’était pas surprise, juste vexée de ne pas avoir suspecté ce type d’être autre chose qu’un parangon de droiture et de respect des convenances.

‒ D’accord, je vais y aller. Mais avec cette fumée dehors, je ne suis pas sûr que les Uber fonctionnent. C’est la deuxième fois cette année qu’on se paye un incendie pareil, c’est vraiment pénible. Il reste plus qu’on se tape une coupure d’eau par dessus et ça sera vraiment la totale!

Thomas l’écoutait se plaindre. Il avait envie de lui parler des milliers de personnes qui était en train de crever de soif à quelques kilomètres de là, des milliers d’autres qui fuyaient l’incendie et qu’on était en train de parquer en bordure de la ville, juste suffisamment loin pour qu’elle n’ait pas à les voir. Il voulait lui raconter qu’il avait passé les derniers jours à récolter de l’eau, millilitre par millilitre, et qu’une seule douche chez elle était un luxe inimaginable. Mais il se rappelait du discours que lui avait tenu Hicham juste avant leur évasion nocturne. Il ne voulait pas répéter la scène. Elle ne comprendrait pas, comme lui même n’avait pas compris avant de se retrouver fugitif, sur la route, avant de se faire enfermer dans ce camp. Et encore, pensait-il, il était privilégié de connaître Sylvia, privilégié d’avoir pu tisser des contacts dans cette ville, privilégié d’avoir de l’argent chez le hawaladar. Sans ses privilèges, il serait probablement en train de suffoquer, perdu dans la forêt, avec des centaines d’autres. Avec la femme qui lui avait donné à boire lors de son arrivée au camp. Qui avait-il aidé lors de sa semaine là-bas? Personne. Il ne pourrait jamais comprendre ce que c’était d’être du mauvais côté. Défavorisé. Racisé. Rejeté. Déshumanisé. Et il n’avait rien fait pour les aider, eux qui souffraient bien plus que lui.

Sylvia s’apprêtait à quitter l’appartement pour aller chez le hawaladar. Elle avertit Thomas alors qu’elle enfilait ses chaussures. « Surtout, n’allez pas dans le salon. J’ai mon assistant automatique, là, Alexa de Amazon, qui détecte les gens qui se trouvent dans la pièce et retrouvent leurs profils Facebook. Si elle te trouve et que tu es dans un fichier de prisonniers, elle va envoyer une notification à la police. Si je la débranche et que les flics sont déjà en train de vous chercher, ça va les alerter et ils vont certainement débarquer dans l’appartement. A part ça, faites comme chez vous dans la cuisine! A toute à l’heure! » Elle claqua la porte et Thomas l’entendit s’en aller dans l’escalier.

Quand Andrée sortit de la salle de bain, Thomas dormait sur la table de la cuisine, la tête au creux de ses bras. Il avait écrit ce que Sylvia venait de lui dire. Il n’avait pas osé entrer dans la salle de bain quand Andrée était sous sa douche, pour ne pas la déranger, ou parce qu’il était gêné de risquer de la voir nue. Andrée essaya de dormir, mais elle ne trouva pas le sommeil. Après tout, elle avait dormi pas loin de douze heures entre le moment où elle s’était faite taser et celui où elle s’est réveillée dans la voiture du chasseur de primes. L’excitation des dernières heures ne l’avait pas épuisée, au contraire.

Il n’y avait pas grand chose à faire dans cette cuisine. Elle ne voulait pas fouiller les placards pour ne pas réveiller Thomas. La seule chose à feuilleter sur la table était une brochure de papier glacé. Sur la couverture, une plaine verdoyante avec, en titre, “Mars, votre prochaine maison”. Les photos dans le livret en papier glacé ressemblaient surtout à l’image qu’Andrée se faisait de la Suède. Peut-être qu’elles avaient été prises là-bas, vu que Mars était encore pleine de cailloux et certainement pas verdoyante et pleine de petites fermes. Page après page, on apprenait comment l’entreprise Mars Super One allait établir une colonie et terraformer la planète. Les premiers vaisseaux de colons partiraient d’ici deux ans, tout au plus, et on pourrait certainement marcher à l’air libre sur le sol martien dans le courant de la décennie. Les dernières pages expliquaient les avantages offerts par le montage fiscal imaginé par Mars Super One. C’était écrit plus petit, sans images de familles de blancs-blonds regardant l’horizon martien. On aurait dit que c’était la seule partie sérieuse de la brochure. Andrée pensa que c’était typiquement le genre de projets que Thomas méprisait. Il disait que ces promoteurs de l’espace abusaient de la confiance de riches idiots pour augmenter leurs richesses sur Terre et qu’ils n’enverraient jamais personne sur Mars. Mais Andrée rêvait de Mars, elle aussi. Elle savait que le climat allait continuer à se réchauffer et que la Suède n’allait pas rester un paradis agricole très longtemps. Elle aussi, quand elle serait riche, elle prendrait des billets pour émigrer sur une autre planète. D’ici quelques années, les prix auraient baissés et la colonisation aurait bien commencé. C’est ce qu’elle espérait, au moins.

Andrée entamait sa quatrième lecture de la brochure quand Sylvia revint. Le claquement de la porte réveilla aussitôt Thomas, qui fit une grimace de douleur en sentant sa cheville. « Je vais te donner mes antidouleurs opiacés. De toutes façons, ça serait bien que je réduise mes doses », dit Sylvia en mettant sa main sur l’épaule de Thomas. Elle sortit de son sac à main une liasse de billets. « Et voilà le travail! J’ai vu pas mal de militaires dans la rue. Je ne pense pas qu’ils vous cherchent, mais il vaudrait mieux que vous partiez rapidement. J’ai remonté deux vélos que j’avais à la cave. Avec ça, vous serez sur la côte en moins de deux jours. »

‒ Merci, répondit Thomas. Tu nous sauves une deuxième fois aujourd’hui. Est-ce que tu as un appareil connecté à internet, que l’on puisse regarder la route à prendre pour sortir de la ville? Avec cette fumée, on ne pourra pas s’aider du soleil pour s’orienter.

‒ Mince, je n’ai pas pensé à renouveler mon internet! Tu sais, il faut aller faire refaire son permis tous les mois maintenant, sans quoi ils te coupent l’accès. C’est un peu pénible, mais je l’utilise tellement peu souvent que je ne m’en étais pas aperçu. Je te proposerai bien d’utiliser mon compte Facebook pour chercher ton itinéraire, mais j’ai un peu peur que ça déclenche une alerte si Facebook se rend compte d’un changement brusque dans mes habitudes de navigation. Tu sais, en général je ne cherche que des choses liées à mon boulot.

‒ Je comprends, répondit Thomas, on fera sans.

‒ Mais j’ai une vieille carte de la région! Je vais vous la chercher et vous marquer où sont les ponts qui ne sont plus praticables. Depuis que tu es venu la dernière fois, il y en a pas mal qui se sont effrités au point de ne plus tenir debout!

Syvlia descendit avec Thomas et Andrée pour leur donner leurs vélos. Elle avait aussi retrouvé deux sacs de couchages et des vieux sacs à dos qu’elle avait rempli de nourriture. Thomas n’osa pas lui dire qu’ils ne pourraient pas cuisiner sur la route et que la moitié de ce qu’elle donnait serait jeté. La dernière chose que lui dit Sylvia fut, presque murmuré à l’oreille « Bonne chance, et essaye de ne pas mourir trop vite. Je viendrai te voir à Stockholm. » Thomas pris ça comme de la séduction. Il se sentait fier, tout en ayant conscience que Sylvia avait sans doute dit ça par politesse. Ou pour lui donner du courage.

7.

Ils avaient bien roulés depuis leur départ de chez Sylvia. Ses indications sur l’état des routes à la sortie de la ville avaient été précieuses. La plupart des canaux avaient beau être à sec, il fallait encore des ponts pour les traverser et la plupart étaient trop délabrés pour être empruntés, même à vélo. Officiellement, leur mise hors-service était provisoire, le temps d’effectuer des réparations. Parfois, l’armée avait posé des ponts métalliques en remplacement. Mais partout, la vie s’était réorganisée sans attendre le début de travaux de rénovation que chacun savait peu probables. Les gens du coin construisaient des structures en bois, des ponts de fortune, ou mettaient en place des systèmes de poulies actionnées par des générateurs alimentés au diesel frelaté qu’ils fabriquaient en forêt, comme Andrée l’avait raconté à Thomas. Il fallait payer un péage pour traverser mais au moins personne, sur ces routes secondaires, ne contrôlait l’identité des voyageurs. Thomas et Andrée ne devaient pas être les seuls à ne pas pouvoir emprunter l’autoroute qui reliait encore la ville à la côte.

Peu après la sortie de la ville, Thomas s’était attaché le pied gauche à la pédale de son vélo à l’aide d’une grosse ficelle. Sa cheville droite saignait encore et le faisait trop souffrir à chaque mouvement du pédalier pour pouvoir avancer à bon rythme. Le pied gauche ainsi accroché, il concentrait l’effort sur une seule jambe et pouvait presque laisser sa cheville endolorie se reposer. Le montage n’avait rien d’idéal, mais ils avaient pu rouler plus d’une centaine de kilomètre depuis la veille. Si tout allait bien, ils seraient le soir même sur la côte et en Suède le lendemain.

C’était seulement quinze jours plus tôt que Thomas s’était décidé à se mettre en route et tenter l’aventure en Suède. Andrée ne parlait que de ça depuis que certaines personnes du quartier où ils habitaient étaient parties, un an plus tôt. Mais c’était la mise en place des tickets de rationnement qui l’avait convaincu. Andrée n’avait aucune existence officielle. Thomas l’avait faite soigner sous un faux nom et l’avait retirée de l’hôpital discrètement dès que son était était redevenu stationnaire. Depuis, elle s’était choisi le prénom d’Andrée et vivait comme elle le pouvait, en marge. A l’école, la vie sans compte Facebook, qui nécessitait une identité légale, limitait ses interactions avec ses camarades. Dans l’école du quartier, les enseignants étaient compréhensifs mais les élèves, beaucoup moins.

Avec le rationnement, les choses c’étaient compliquées. Sans existence légale, pas de nourriture. Et si Khadija refaisait surface, elle aurait immédiatement été envoyée dans un camp pour Musulmans, comme sans doute ses parents avant elle. Thomas avait commencé par acheter des vivres au marché noir, comme tout le monde, mais ses revenus ne lui auraient jamais permis de maintenir leur train de vie, eux qui ne roulaient déjà pas sur l’or. Il avait donc décidé, il y a moins d’un mois, de brader tout ce qu’il possédait pour récupérer la somme d’argent liquide nécessaire à payer les passeurs qui les amèneraient bientôt en Suède. Cet argent, il le sentait à chaque coup de pédale, cousu dans une poche cachée à l’intérieur de son pantalon.

La fumée de l’incendie s’était dissipée avec les kilomètres et le vent. La chaleur sèche des derniers jours avait de nouveau cédée la place à la moiteur et au ciel blanc. Thomas transpirait abondamment à chaque pause qu’ils s’accordaient. Heureusement, l’envie d’arriver le plus rapidement possible sur la côte leur donnait assez d’énergie pour les faire rares et courtes. Il enviait Andrée qui ne transpirait pas, peut-être parce que ses glandes sudoripares avaient brûlées avec sa peau, il y a dix ans.

La mer se rapprochait. Thomas se rappelait l’odeur de l’air marin, mais il ne le sentait pas. Il voyait la mer se rapprocher au nombre d’arbres morts autour des chemins qu’ils empruntaient. Les forêts de pins et de bouleaux, même sèches, même rasées pour faire du charbon de bois, valaient mieux que le spectacle qui s’offrait à eux. Les inondations d’eau salée venue de la mer ces dernières années avaient blanchi les arbres. Il n’en restait que des grands troncs blancs, élancés et livides. Sur leurs branches nues, les corbeaux, pas les mouettes, annonçaient aux voyageurs que la mer était proche. Thomas trouvait cela lugubre. Il enviait presque Andrée de n’avoir jamais été au bord de l’océan. Elle ne savait pas à quel point la mer avait été belle, avant que l’eau ne retransforme ces terres en marécages. Elle était excitée à l’idée de prendre le bateau, de naviguer avec des passeurs et, surtout, d’arriver en Suède.

En fin d’après-mid, alors qu’ils roulaient sur un chemin de campagne, plein nord, ils entendirent deux motos pétarader derrière eux. Trop tard pour se cacher. Ils continuèrent en espérant que ce n’était pas pour eux, que les motards n’étaient là que par coïncidence. Mais sitôt que les deux motos tout-terrain les eurent dépassés, elles ralentirent, firent demi-tour et s’arrêtèrent, face à Andrée et Thomas. Les motards n’avaient ni casques, ni uniformes, juste des vieux T-shirt noirs, des pantalons larges et des rangers aux pieds. Et des matraques téléscopiques à la ceinture.

‒ Milice civile, dit l’un des deux. Merci de nous présenter vos laisser-passer.

‒ Nous n’avons pas besoin de laisser-passer, répondit Thomas en essayant d’être crédible en jouant le touriste offensé. Nous sommes en visite chez ma soeur dans un village voisin!

‒ C’est ça, reprit le milicien en mettant pied à terre et en posant sa moto sur sa béquille. Allez, vos papiers.

‒ C’est terriblement fâcheux, nous les avons laissés à la maison. Thomas posa son vélo en se détachant péniblement le pied gauche de la pédale. Il marcha vers le milicien en essayant de ne pas boiter en continuant, du ton le plus assuré possible. Les temps sont durs, il faut s’aider mutuellement. Sans doute pouvons nous trouver un arrangement qui satisfera tout le monde?

Le second milicien saisit sa matraque, la déplia et frappa violemment Thomas au bras droit. Le premier milicien demanda une somme d’argent gigantesque, qui correspondait au prix de deux passages pour la Suède. Les miliciens avaient l’habitude.

‒ Nous n’avons pas tant d’argent sur nous. Pourrions-nous nous accorder sur le quart? répondit Thomas en se tenant le bras droit de sa main gauche. Il n’avait pas l’air cassé, c’était déjà ça.

Andrée regardait la scène les deux mains sur son guidon, elle n’avait pas osé bouger depuis que les motards s’étaient arrêtés. Elle tenta soudain de fuir en forçant le passage sur le bas-côté du chemin. Mais elle n’avait pas eu le temps de donner deux coups de pédale que le milicien qui ne parlait pas l’avait déjà mise à terre, elle et son vélo. Il la traîna jusqu’à Thomas, qu’il fit tomber d’un coup de pied derrière le genou. Une fois les deux à terre, il leur arracha les vêtements pendant que son collègue les frappait de sa matraque. Andrée criait, essayait de mordre, se débattait. Thomas tentait de reprendre les négociations, mais les coups et les hurlements d’Andrée rendaient l’opération impossible.

Ils étaient maintenant nus. Entièrement. Leurs peaux leur faisaient mal des coups de matraque reçus. Andrée avait cessé de crier. Thomas éprouvait toujours une gêne terrible à regarder Andrée nue. Il fixait le tas de vêtements devant lui. Le milicien le plus loquace sorti un gros briquet de sa poche et dit « Soit vous me dites où est l’argent, soit je brûle tout ça et vous rentrez à poil chez votre “soeur”. Alors? »

Thomas voulait pleurer. Andrée pleurait déjà. Sans détourner le regard du tas de vêtements, Thomas indiqua où dans son pantalon était caché l’argent. Le milicien pris tout, compta, puis reparti avec son collègue sur sa moto. D’un coup, Thomas eu froid. C’était la première fois depuis longtemps.

Thomas et Andrée remontèrent sur leurs vélos. Toujours vers le nord. Ils ne parlaient pas. Ils n’avaient pas mis tout leur argent dans la même cachette, bien sûr, mais il ne leur restait presque plus rien. Le peu de liquide qu’ils avaient pourrait à peine servir à payer une place à fond de cale, les plus dangereuses pour la traversée. Mais ils n’avaient pas d’autre plan que de continuer. Peut-être pourraient-ils trouver à travailler d’ici à la côte et gagner de quoi passer en Suède. C’était peu probable.

Alors que le jour commençait à décliner, ils croisèrent une vieille femme à bicyclette, traînant une carriole derrière elle. En les voyant arriver, la femme s’arrêta et leur fit signe de mettre pied à terre.

‒ Vous, vous m’avez tout l’air d’aller sur la côte pour faire le grand voyage! dit elle d’une voix joviale. Depuis des années que je roule ma bosse dans ces marais, je les reconnais de loin, moi, les réfugiés. Mais avez-vous pensé à tout? Avez-vous vos gilets de sauvetage? Votre boussole? Un chargeur pour vos appareils électroniques? Des couvertures de survie pour les caméras thermiques lors de la traversée de la réserve?

‒ La réserve? demanda Thomas.

‒ Oh, je vois que vous n’êtes pas très préparés! Enfin, j’espère que vous vous êtes déjà renseignés sur les passeurs. Si vous n’en avez pas, je peux vous mettre en contact avec mon cousin, un pêcheur hors du commun. Toutes les nuits, il peut faire passer en toute sécurité…

‒ Quelle réserve? interrompit à nouveau Thomas.

‒ Ah oui, la réserve. Et bien figurez vous que l’année dernière, le gouvernement a fait raser une bande d’un kilomètre de forêt sur toute la côte. Le bois était déjà mort, ce n’est pas une grande perte. Officiellement, il s’agit d’une réserve ornithologique, juste avant la nouvelle digue. Mais il n’y a plus que des corbeaux, tu parles d’une réserve! Non, le gouvernement a fait ça avec des fonds suédois pour détecter tous les migrants qui passent par là avant de rejoindre les passeurs de l’autre côté de la digue. L’autre côté, on appelle ça la Louisiane, parce que le sol est inondé en permanence. J’ai jamais été en Louisiane du temps que c’était encore accessible, mais j’imagine que c’était plus sympa que ces troncs morts!

‒ Et comment traverse-t-on cette réserve? C’était Andrée qui demandait. Thomas semblait perdu dans ses pensées. Il réfléchissait.

‒ Eh bien, ma petite demoiselle, c’est très simple. Je peux vous fournir ces superbes couvertures de survie de première qualité, peintes en noir. Elles bloquent les rayons infrarouges des caméras thermiques. Avec ça, de nuit, vous passez in-co-gni-to!

‒ Et les détecteurs de mouvement? reprit Andrée.

‒ Bien sûr, il y en a un peu partout, mais les vigiles deviendraient fous s’ils devaient s’y fier. Il y’a tellement de castors et de corbeaux par ici que vous pensez bien qu’ils sont inutilisables! Ne vous inquiétez pas, avec mes couvertures de survie, ils vous prendront pour un petit lapin sur leurs écrans! Une fois passée la digue, vous n’aurez plus qu’à continuer à pied pendant quinze kilomètres et vous atteindrez Stralsund, d’où, j’imagine, vous comptez partir. La ville est surélevée mais on y entre sans problème. Passée la réserve, le gouvernement se lave les mains de ce que vous faites. Enfin, il s’en lave les mains jusqu’aux navires des gardes-côtes. Pour les contourner, mon cousin est imbattable! Vous devriez vraiment prendre son adresse. Mais bon, c’est vos affaires. Et ces couvertures de survie? Je vous en donne deux?

‒ Une seule, coupa Thomas. Donnez-nous en une seule.

La nuit était presque tombée. Thomas et Andrée avaient atteint le bord de la fameuse réserve. Ils restaient quelques dizaines de mètres en retrait, cachés derrières des arbres morts. La vieille n’avait pas menti. Des panneaux expliquaient l’intérêt scientifique et écologique de la préservation des oiseaux. Ils listaient des espèces d’oiseaux qui avaient disparues de la région il y a plus de dix ans. Ils avaient bien rouillé. Les hypocrites qui avaient eu l’idée de camoufler leur no man’s land dans un parc naturel n’avaient pas poussé le vice jusqu’à prévoir l’entretien des installations touristiques.

En attendant qu’il fasse suffisamment sombre, Thomas avait exposé son plan à Andrée. Elle n’avait pas pleuré, elle ne pleurait que de rage. Mais elle était triste. Elle aurait voulu une embrassade et un partage de sentiments, ne serait-ce que pour le remercier de l’avoir recueillie. A la place, elle répétait méthodiquement le nom et l’adresse du passeur que Thomas lui avait donné à mémoriser.

Avant que la lune ne se lève, ils se mirent en marche, abandonnant les vélos près du chemin, au cas où quelqu’un en ait besoin. Andrée marchait devant, sa couverture de survie à la main. Thomas suivait, en laissant l’écart entre eux se creuser petit à petit. Sortie du bois, Andrée déplia sa couverture de survie et s’en couvrit le plus complètement possible. Elle marchait courbée, les mains occupées à maintenir la couverture serrée contre elle, à faire en sorte qu’aucune partie de son corps ne dépassât. La couverture faisait un boucan épouvantable, mais le vent qui soufflait le long de la bande de terre nue atténuait n’importe quel son au delà de quelques mètres. Après qu’elle fût éloignée d’une cinquantaine de mètres, Thomas s’élança à son tour à découvert, sans couverture de survie. Il prit une direction oblique à celle d’Andrée. La boue et les herbes hautes rendaient sa progression difficile. Lui boitant et elle marchant au pas de course, elle était déjà à plus de deux cent mètres quand les phares du pick-up apparurent au loin, fonçant droit sur Thomas. Il continua à marcher dans la lumière des phares, semblant ignorer le véhicule qui se rapprochait. Il ne vit pas les deux hommes en chemisette Securitas sortir du véhicule avec leur tasers. Il entendit juste le bruit avant de sentir la décharge dans son dos. En tombant, il regarda au loin et cru voir une minuscule silhouette noire en train d’escalader la digue qui menait en Louisiane et, de là, à Stralsund et en Suède.

8.

Le jour s’était levé. Thomas le voyait à travers le sac noir qu’on avait mis sur sa tête. Il était dans un camion, ou dans un pick-up. Ca secouait beaucoup, il avait du mal à rester assis correctement. Cette fois-ci, on ne l’emmenait sans doute pas dans un camp. On ne donnait pas de seconde chance aux évadés.

Il avait pourtant moins peur que lors de sa première arrestation. Il pensait à Khadija et il était soulagé, paisible. A l’heure qu’il était, elle devait être en train de s’embarquer pour la Suède. Peut-être même était-elle déjà arrivée. Ou bien morte noyée. Ou prise par les gardes-côtes. Ou esclave d’un passeur de Stralsund. Il ne savait pas et il ne le saurait jamais. Il était soulagé d’avoir fait tout ce qu’il pouvait pour donner à Khadija ce que lui avait eu et qu’elle n’aurait pas. Une famille, une éducation, la volonté et le pouvoir de décider elle-même de sa vie. Il se demandait pourquoi il avait fait tout ça. Pourquoi il n’avait pas dit, en arrivant à l’hôpital, « voici Khadija Benboulaoui, je ne suis pas son père! » Peut-être était-ce par devoir envers Pierre et Samira, ses connaissances même pas amis qui lui avaient confié leur fille. Peut-être était-il leur dernier choix, peut-être leurs vrais amis étaient-ils injoignables ce soir là, dix ans plus tôt. Il ne le saurait pas non plus. Savoir ne changerait rien, maintenant, et n’aurait rien changé aux choix qu’il avait fait jusque là. Peut-être était-ce simplement la culpabilité qui l’avait guidé. En se sacrifiant pour Khadija, peut-être voulait-il répéter l’action de Pierre et Samira et laver les privilèges qui le torturaient et qu’il n’avait, jusqu’à maintenant, jamais eu le courage d’abandonner.

Il n’aurait jamais la réponse à ces questions et ça n’avait aucune importance. Sa cheville brûlait maintenant, elle était sans doute infectée. Le camion ralentit et il sourit en se disant que ce voyage aurait pu se finir plus mal.


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